La mort cardiaque subite chez les athlètes séniors de haut niveau

La mort cardiaque subite chez les athlètes séniors de haut niveau

EN BREF

 

  • La mort cardiaque subite qui touche les athlètes séniors pendant l’exercice est un phénomène très rare, dont l’incidence est environ 100 fois plus faible que celle de la mort subite touchant la population en général.
  • L’exercice régulier est au contraire associé à une forte diminution du risque de mort subite et de la mortalité prématurée en général.
  • Les grands volumes d’exercice réalisés par les athlètes séniors sont associés à un risque accru de certaines anomalies cardiaques (calcification des coronaires, fibrose du myocarde), mais la contribution de ces anomalies au phénomène de mort subite demeure incertaine.
  • Dans la majorité des cas, c’est plutôt la présence d’une maladie coronarienne sous-jacente qui est responsable des morts subites touchant les athlètes et ceux-ci doivent donc demeurer attentifs à l’apparition de symptômes inhabituels et s’assurer de bien contrôler les facteurs de risque bien établis d’athérosclérose, comme le taux de cholestérol, la pression artérielle et le diabète de type 2.

Comme son nom l’indique, la mort cardiaque subite est définie comme la mortalité causée par l’arrêt subi et inattendu des battements du cœur, généralement une heure ou moins après l’apparition des premiers symptômes. La mort subite est responsable d’environ 50 % des décès dus aux maladies cardiovasculaires et représente souvent le premier (et dernier) symptôme d’une maladie cardiovasculaire sous-jacente. Dans les pays occidentaux, l’incidence de la mort cardiaque subite varie de 50-100 événements par 100,000 personnes par année et est causée dans environ 75 % des cas par la présence d’une maladie coronarienne (connue ou inconnue), le reste étant principalement d’origine congénitale (cardiomyopathies, canalopathies).  Au Canada, par exemple, on estime que la mort cardiaque subite touche 97 personnes par 100,000, ce qui correspond à environ 35,000 décès annuellement (environ 9000 par année au Québec), soit environ 10 % de la mortalité globale (il y a eu 307,132 décès au Canada en 2020-21).

Mort subite du sportif : un phénomène rare

Bien que la mort cardiaque subite soit très courante, on entend surtout parler de ce phénomène lorsqu’elle touche les sportifs, par exemple lors d’un marathon.  Ceci est paradoxal, car même si on peut comprendre que les morts touchant des personnes en excellente forme physique et dans la fleur de l’âge puissent frapper l’imagination, la forte couverture médiatique entourant ces décès peut donner l’impression que la pratique d’activité sportive représente un important facteur de risque de mort subite, ce qui n’est absolument pas le cas. En réalité, il est clairement établi que les morts subites associées au sport sont des phénomènes très rares, qui ne représentent qu’environ 5 % de l’ensemble des morts subites qui surviennent chaque année dans la population en général.

Malgré cette faible incidence, il est important de comprendre les facteurs responsables de ces morts subites chez les athlètes et un très grand nombre d’études se sont penchées sur cette question au cours des dernières années pour mieux cerner les mécanismes impliqués, bien entendu, mais aussi pour déterminer si le risque de ces décès prématurés pourrait être lié, au moins en partie, aux très grands volumes d’exercice qui sont requis pour réaliser les performances sportives.  En d’autres mots, peut-on faire trop d’exercice ? Y a-t-il une limite au-delà de laquelle la quantité d’exercice devient excessive pour le cœur et peut causer des dommages qui vont augmenter le risque de mort subite?

Athlètes séniors

La mort cardiaque subite du sportif est définie comme un décès survenu pendant ou dans l’heure qui suit la réalisation d’une activité sportive. Une étude française, qui est depuis devenue un classique, a montré que la très grande majorité de ces décès touchent des personnes de 35 ans et plus et surviennent principalement (90%) dans le cadre d’activités sportives de loisir (Figure 1). Ces athlètes séniors (master athletes) représentent la sous-population la plus à risque de mort subite sportive, surtout que ce groupe de personnes est en progression constante, avec de plus en plus de personnes d’âge mûr qui participent aux sports d’endurance. Aux États-Unis, par exemple, le nombre de personnes ayant complété un marathon a quadruplé au cours des 25 dernières années, passant de 5 à 20 millions de coureurs par année, dont plus de la moitié est âgée de plus de 35 ans.

Figure 1. Distribution des morts cardiaques subites liées au sport selon l’âge.  Les valeurs représentent le nombre total de sportifs décédés en France pendant une période de 5 ans dans la population en général (rectangles bleus) et chez les jeunes participant à des sports de compétition organisés individuels ou par équipe (rectangles rouges).  Notez que la très grande majorité (95 %) des décès sont survenus chez les personnes de 35 ans et plus. Tiré de Marijon et coll. (2011).

Hommes à risque

Comme mentionné plus tôt, les morts subites provoquées par un effort physique intense demeurent un phénomène rare, avec une incidence d’environ 0,5-1,0 décès par 100,000 participants, soit environ 100 fois moins que les morts subites qui surviennent dans la population en général, en dehors d’un contexte de sports (50-100 par 100,000 personnes) (Tableau 1).

Les athlètes masculins représentent la très grande majorité de ces décès, avec un risque de mort subite sportive de 10 à 20 fois plus élevé que celui observé chez les femmes.  Cette différence est observée pour l’ensemble des activités sportives, incluant le marathon, et est probablement reliée à l’effet protecteur des estrogènes contre le développement de la maladie coronarienne, une des principales causes de mort subite (voir plus loin).

 Incidence de mort cardiaque subite
(par 100,000 participants)
Sport en généralTotalHommesFemmes
Tous les âges0,551,010,05
35-54 ans0,661,250,05
55-75 ans0,751,420,07
Marathon
Tous les âges
(22-65 ans)
0,540,900,16
Triathlon1,742,40,74
40-49 ans3,966,080,96
50-59 ans6,679,612,12
≥ 60 ans12,918,610
Mort subite en général
(non liée au sport)*
5366,739,7

Tableau 1.  Incidence de mort cardiaque subite liée au sport, selon l’âge et le sexe.  Notez le risque augmenté de mort subite chez les hommes plus âgés, en particulier pour le triathlon. *À titre de comparaison, l’incidence de mort subite observée pour la région métropolitaine de Montréal en 2001 est indiquée.

Le risque de mort subite des hommes sportifs semble aussi augmenter avec l’âge (hausse de 20 % chez les 55-75 ans comparativement aux 35-55 ans pour le sport en général), tandis que les femmes ne semblent pas être tellement affectées par le vieillissement.

Cet impact de l’âge est particulièrement frappant pour le triathlon, où le risque de mort subite commence à grimper dès l’âge de 40 ans et augmente chaque décennie par la suite pour  devenir plusieurs fois plus élevé à 60 ans (18,6 par 100,000) que le risque observé pour l’ensemble des triathloniens (1,74 par 100,000).  Il est à noter que les deux tiers des morts subites qui se produisent lors des triathlons surviennent dans l’étape initiale de natation, ce qui pourrait expliquer le risque de décès beaucoup plus élevé lors de ces épreuves que celui observé pour le marathon. Il a été proposé que cette plus forte incidence de mort subite pendant l’épreuve de natation pourrait être due à une combinaison de plusieurs facteurs, notamment 1) une hausse subite des taux de catécholamines (adrénaline, noradrénaline) causée par le stress du début de la compétition; 2) le départ chaotique causé par l’entrée simultanée de plusieurs participants dans l’eau qui provoque des contacts entre les compétiteurs et l’exposition à des conditions difficiles (grosses vagues, eau froide).  Ces facteurs pourraient jouer un rôle dans le déclenchement d’arythmies menant à l’arrêt cardiaque, en particulier chez les personnes présentant une maladie coronarienne sous-jacente.

Globalement, les morts subites liées au sport sont donc relativement peu fréquentes et la plupart des athlètes séniors ne courent pas de risque majeur de décès pendant les périodes consacrées à l’exercice. Par contre, les hommes plus âgés (40 ans et plus) doivent être conscients que certains sports très exigeants comme le triathlon présentent un risque plus élevé de mort cardiaque subite.

Le paradoxe de l’exercice

Comme mentionné plus tôt, les morts subites causées par l’effort sont la plupart du temps la manifestation clinique d’une maladie coronarienne sous-jacente et asymptomatique, mais qui se manifeste brutalement suite à l’augmentation importante de la charge de travail du cœur lors d’un exercice intense.  Dans la plupart des cas, le stress imposé au cœur cause une rupture des plaques d’athérosclérose présentes à l’intérieur des artères coronaires, menant à la formation de thrombi (caillots) qui bloquent l’arrivée de sang au muscle cardiaque.

Il faut tout d’abord mentionner que les athlètes sont beaucoup moins à risque de mort cardiaque subite causée par un effort intense que les personnes qui sont sédentaires et donc en moins bonne forme physique. Plusieurs études (ici, ici et ici, par exemple) ont en effet rapporté des augmentations vertigineuses (17 à 56 fois) du risque de mort subite liée à l’effort chez ces personnes sédentaires, avec notamment une hausse du risque d’infarctus pouvant atteindre presque 100 fois.

Dans tous les cas, cependant, ces hausses importantes du risque de mort subite sont fortement atténuées chez les personnes qui font régulièrement de l’activité physique.  Cette protection est particulièrement spectaculaire en ce qui concerne le risque d’infarctus causé par l’effort, avec une baisse du risque d’environ 50 fois observée chez les personnes qui s’entrainent régulièrement, au moins 5 fois par semaine (Figure 2).  Il semble donc exister un certain « paradoxe de l’exercice » : d’un côté, l’exercice vigoureux peut hausser considérablement le risque de mort cardiaque subite à court terme, tandis que de l’autre, l’exercice régulier confère une forte protection face à ce risque de mort subite. Par exemple, plusieurs études ont montré que seulement 30 minutes d’activité modérée comme la marche, 5 fois par semaine, réduit le risque de maladies cardiovasculaires de 20 %, une diminution qui atteint de 30-40 % pour une quantité équivalente d’exercice vigoureux. Les bénéfices associés à l’activité physique régulière dépassent donc largement les faibles risques de mortalité pouvant survenir pendant une activité sportive.

Figure 2. Effet de l’exercice physique régulier sur le risque d’infarctus du myocarde causé par un exercice vigoureux. Tiré de Mittelman et coll. (1993).

Plafonnement des bénéfices

On recommande habituellement de faire un minimum de 150 minutes d’exercice modéré (la marche, par exemple) ou 75 minutes d’exercice vigoureux (la course à pied, par exemple) par semaine pour profiter des bénéfices de l’activité physique sur la santé.  Il faut cependant mentionner que ces recommandations sont un peu « timides », dans la mesure où plusieurs études indiquent que des volumes d’exercice plus élevés permettent de maximiser la réduction du risque de mortalité prématurée associée à l’activité physique (Figure 3).

Figure 3. Diminution du risque de mortalité selon le volume d’exercice réalisé par semaine.  Notez le plafonnement des bénéfices (40 % de réduction de la mortalité) observé à partir d’un volume d’exercice correspondant à 2-3 fois la quantité recommandée par l’OMS. Adapté de Arem et coll. (2015).

Une personne qui suit à la lettre les recommandations de l’OMS, par exemple en faisant 150 minutes d’activité modérée, ce qui correspond à environ 7,5 MET-h par semaine (voir l’encadré pour le calcul), voit son risque de mourir prématurément diminuer de 20 %. Une protection intéressante, mais qui demeure néanmoins bien en deçà de celle obtenue si elle augmente son volume d’exercice pour atteindre 2 à 3 fois les quantités recommandées (réduction de 40 % de la mortalité). Par contre, il est important de noter qu’il y a une limite aux bienfaits de l’exercice, car des volumes plus élevés d’activité physique n’apportent pas de réductions additionnelles de la mortalité, même à des quantités 10 fois supérieures à celles recommandées (Figure 3).  En conséquence, les volumes considérables d’exercice qui sont réalisés par les athlètes séniors doivent surtout être considérés comme des exploits sportifs, souvent remarquables et hors de portée du commun des mortels, mais non comme une façon d’améliorer la santé.

Intensité et volume d’exercice

L’intensité d’un exercice est généralement exprimée sous forme d’équivalent métabolique (MET), en utilisant comme référence la dépense d’énergie basale au repos. Par exemple, marcher rapidement provoque une dépense d’énergie 3 à 4 fois plus grande que de demeurer assis (3 à 4 METs), ce qui est considéré comme une activité physique d’intensité modérée. La dépense énergétique de la course à pied est quant à elle 6 à 8 fois plus grande qu’au repos (6 à 8 METs), ce qui est considéré comme une activité physique vigoureuse. Le volume d’exercice réalisé par une personne peut être facilement calculé en multipliant la durée de l’exercice par son intensité. Ainsi, 150 minutes d’activité modérée (4 METs) ou encore 75 minutes d’activité vigoureuse (8 METs) correspondent dans les deux cas à un volume de 600 MET-min ou 10 MET-h par semaine.

Dans l’étude présentée à la Figure 3, la réduction maximale du risque de mort prématurée est observée chez les personnes qui font de 2 à 3 fois les quantités d’exercice recommandées, soit 300-450 minutes d’activité modérée ou 150-225 minutes d’activité vigoureuse (15-22,5 MET-h par semaine). Concrètement, ces volumes d’exercice correspondent à environ une bonne heure de marche ou une demi-heure de course par jour.

Si le plafonnement des bénéfices procurés par l’activité physique régulière sur la réduction de la mortalité est bien établi, il reste néanmoins une zone d’ombre en ce qui concerne les volumes extrêmement élevés d’exercice effectués pendant de nombreuses années par certains athlètes séniors. Dans plusieurs études (ici, ici, ici, ici, ici et ici, par exemple), on observe en effet que les athlètes qui font des quantités énormes d’exercice (10 fois et plus les quantités recommandées) ont un risque de mortalité légèrement supérieur à ceux qui en font de façon optimale (3 fois les quantités recommandées) (voir par exemple la Figure 3).  Cette diminution des bénéfices n’est pas statistiquement significative en raison du petit nombre d’athlètes extrêmement actifs (typiquement moins de 3 % des participants aux études), mais elle soulève néanmoins la possibilité que de très grandes quantités d’exercice, réalisées à répétition pendant de nombreuses années, puissent excéder les capacités physiologiques du corps et provoquer certains dommages qui réduisent les bénéfices normalement associés à une quantité optimale d’exercice. Les morts subites touchant les athlètes en dépit de leur grande forme physique pourraient donc être une manifestation de ces dommages.

Cœur d’athlète

On a observé que des niveaux très élevés d’exercice pouvaient favoriser l’apparition de trois principales anomalies cardiaques, soit la fibrillation auriculaire, la calcification des artères coronaires et la fibrose du myocarde.  La hausse du risque de fibrillation auriculaire chez les athlètes séniors est un phénomène très bien documenté (voir notre article à ce sujet), mais ce désordre électrique ne semble pas jouer de rôle majeur dans le phénomène de mort subite chez les personnes en bonne santé et ne sera donc pas discuté plus en détail ici.

La calcification des artères coronaires et la fibrose myocarde méritent cependant une attention plus particulière en raison de la contribution potentielle de ces anomalies aux deux principales causes de mort cardiaque subite, soit l’ischémie (blocage de l’arrivée de sang) cardiaque et les arythmies ventriculaires (dérèglement des signaux électriques permettant la contraction ordonnée du cœur).

Calcification des artères coronaires. L’athérosclérose des artères coronaires représente la principale cause de mort cardiaque subite liée au sport, autant dans la population en général que chez les athlètes, incluant ceux de haut niveau comme les marathoniens. Une méthode fréquemment utilisée pour visualiser ces plaques consiste à mesurer la présence de calcium au niveau de la paroi des coronaires par tomodensitométrie cardiaque (CT-scan) et de multiplier la surface par la densité du signal pour obtenir ce qu’on appelle un score calcique (CAC score). Ces scores ont une certaine valeur pronostique : un score entre 1 et 100 est associé à une probabilité d’événements cardiovasculaires au cours des 3 prochaines années de 13 %, un risque qui atteint 16% pour des scores entre 101-400 et 34 % pour des scores >400.

Cette approche a été utilisée pour comparer le degré de calcification des artères coronaires de 284 hommes âgés en moyenne de 55 ans selon la quantité habituelle d’exercice réalisée chaque semaine depuis l’âge de 12 ans. Les résultats montrent que 68 % des participants les plus actifs tout au long de leur vie (>2000 MET-min par semaine, ce qui équivaut environ à une heure de course à pied chaque jour) présentaient un score calcique supérieur à zéro, comparativement à seulement 43 % chez ceux modérément actifs (<1000 MET-min par semaine) (Figure 4).

Figure 4.  Comparaison de la prévalence de la calcification des artères coronaires selon le volume d’exercice réalisé chaque semaine pendant plusieurs années. Notez l’augmentation du pourcentage d’athlètes présentant un score calcique supérieur à zéro (rectangles rouges) pour les volumes plus élevés d’exercice (>2000 MET-min par semaine pendant plus de 30 ans). Tiré de Aengevaeren et coll. (2017).

Dans la même veine, une étude réalisée auprès d’athlètes séniors (plus de 40 ans) qui pratiquaient depuis au moins 10 ans un programme d’entrainement très intensif (plus de 16 km de course ou 50 km de vélo par jour, avec une participation à au moins 10 compétitions d’endurance comme les marathons, demi-marathons) a montré que ces athlètes présentaient une plus forte prévalence de plaques d’athérosclérose au niveau des coronaires que les hommes du groupe contrôle qui faisaient des quantités d’exercice beaucoup moins élevées  (44 % comparativement à 22 %).  Dans cette étude, des scores CAC élevés (>300) ont été observés seulement chez les athlètes, tout comme un rétrécissement significatif (≥ 50 %) du diamètre des artères (sténose) et la présence de ces rétrissements dans plus d’un vaisseau. Des résultats similaires ont également été observés chez des marathoniens de plus de 50 ans et il semble donc de plus en plus clair que des quantités élevées d’exercice sont étroitement corrélées avec une plus forte prévalence de plaques d’athérosclérose au niveau des artères coronaires. Un mode de vie très sportif n’empêche donc pas le développement de l’athérosclérose, tant au niveau des coronaires que des artères périphériques.

Par contre, la très faible prévalence de mort cardiaque subite (et d’accidents cardiovasculaires dans leur ensemble) observée chez les athlètes séniors suggère que cette accélération de l’athérosclérose n’est pas aussi risquée que chez la population en général. D’une part, les études indiquent que la majorité des plaques calcifiées retrouvées chez les athlètes sont présentes sous une forme stable, peu susceptibles de se fissurer et de former un thrombus (caillot) bloquant les coronaires. Autrement dit, un score calcique plus élevé chez un athlète n’aurait pas la même valeur pronostique qu’un score de même valeur chez un individu sédentaire. D’autre part, les adaptations physiologiques associées à l’exercice régulier (augmentation du diamètre et de l’élasticité des vaisseaux, entre autres) améliorent le flot sanguin coronaire, ce qui permettrait aux athlètes d’être moins affectés par la présence de sténoses et ainsi d’éviter les accidents coronariens qui toucheraient la plupart des personnes ayant un degré similaire d’athérosclérose.

Cela étant dit, l’athérosclérose demeure tout de même un important facteur de risque cardiovasculaire et il serait prématuré de conclure que la présence accrue de plaques au niveau des coronaires des athlètes n’a aucune incidence sur leur santé. En ce sens, il faut noter qu’un suivi de marathoniens pendant 6 ans a montré qu’une augmentation du score calcique est quand même associée à un risque accru d’accidents cardiovasculaires chez ces athlètes, passant de 1% pour des scores <100 à 12 % pour des scores de 100-400 et à 21 % pour des scores >400.  Ceci est en accord avec une étude montrant que les arrêts cardiaques subis par des marathoniens pendant une épreuve étaient en majeure partie causés par une maladie coronarienne sous-jacente qui a entrainé un apport insuffisant de sang au cœur (ischémie) pour soutenir l’effort. Par contre, et contrairement à ce qui est observé dans la population en général, aucune de ces ischémies n’avait été causée par une rupture des plaques d’athérosclérose.  Globalement, il semble donc que les plaques d’athérosclérose sont effectivement plus stables chez les athlètes et que leur rupture ne représente pas un risque majeur d’ischémie et de mort subite. Par contre, chez certains athlètes, la présence de ces plaques peut tout de même diminuer le flux sanguin vers le cœur et causer un arrêt cardiaque lors d’un effort soutenu et intense.

Il ne faudrait donc pas négliger la contribution de la calcification des artères coronaires  au phénomène de mort subite associée au sport, même chez les athlètes qui affichent une forme physique exemplaire.  Ceci est particulièrement vrai pour ceux qui se sont « convertis » au sport sur le tard, après avoir été exposés pendant plusieurs années à des facteurs qui accélèrent le développement des plaques d’athérosclérose, en particulier le tabagisme et une mauvaise alimentation.  Puisque l’athérosclérose est un processus généralement irréversible, le fardeau des plaques qui se sont accumulées pendant la période précédant l’adoption d’un mode de vie plus sportif demeure présent et peut s’exprimer en cas d’effort intense et soutenu.  Il faut donc demeurer attentif à certains signaux qui pourraient suggérer la présence d’une maladie coronarienne sous-jacente (essoufflement inhabituel, palpitations, douleurs thoraciques, ou au niveau des bras ou de la gorge).  D’ailleurs, il faut noter qu’environ la moitié des athlètes séniors qui ont subi un arrêt cardiaque sportif avaient ressenti des symptômes dans le mois précédant l’accident cardiaque.

Fibrose du myocarde. On a observé qu’un exercice intense et prolongé (le marathon) était associé à une hausse importante des taux sanguins de certains marqueurs de dommages aux cellules cardiaques (troponine, peptide natriurétique de type B) et à un dysfonctionnement (réduction de la fraction d’éjection) du ventricule droit (VD) du cœur immédiatement après l’épreuve. Cette réduction de la fonction du VD en réponse à l’exercice très intense a été observé dans plusieurs autres études (voir cette méta-analyse), ce qui suggère que cette région du cœur serait particulièrement à risque d’être endommagée par de très hauts niveaux d’exercice, réalisés à répétition et sur de longues périodes.

Ces blessures au myocarde causent le bris de cellules et l’apparition de zones fibrotiques qu’il est possible de visualiser par résonnance magnétique cardiaque en utilisant la technique du rehaussement tardif après injection de gadolinium (late gadolinium enhancement ou LGE). On injecte un produit de contraste (le gadolinium) qui est rapidement éliminé du myocarde normal,  mais persiste cependant plus longtemps dans les zones de fibroses.  En acquérant des images plus de 10 minutes après l’injection, le signal obtenu tardivement permet d’identifier les zones de fibrose.

Une analyse de 19 études portant sur un total de 509 athlètes d’endurance en bonne santé a révélé qu’environ 6 % des athlètes présentaient un signal LGE positif, indicatif d’une fibrose du myocarde. Les études qui ont comparé la LGE chez les athlètes d’endurance avec celle touchant des personnes moins actives (activité physique égale ou inférieure aux recommandations) montrent que la fibrose est beaucoup plus fréquente chez les athlètes, avec une prévalence de 12 % comparativement à seulement 1,5 %.   Plus récemment, une méta-analyse de 12 études (1350 participants) a estimé que le risque de fibrose est augmenté d’environ 7 fois chez les athlètes d’endurance comparativement aux personnes sédentaires ou peu actives (Figure 5).

Figure 5. Hausse du risque de fibrose du myocarde chez les athlètes séniors.  Les athlètes qui font de grands volumes d’exercice pendant plusieurs années présentent un signal LGE significativement plus élevé que les contrôles, faisant 3 heures ou moins d’exercice par semaine. Tiré de Zhang et coll. (2020).

Cette plus forte prévalence du signal LGE (et donc de fibrose) chez les athlètes est fortement corrélée avec le nombre d’années d’entrainement intensif ainsi que le nombre de compétitions d’endurance complétées, ce qui suggère fortement que de grands volumes d’exercice à haute intensité représente un facteur de risque de fibrose du myocarde.  Comme mentionné auparavant, le ventricule droit semble plus sensible au stress imposé par l’exercice intense et la majorité des cas de fibrose détectée chez les athlètes sont situées dans ce ventricule, plus particulièrement au niveau de la région qui est en contact avec le septum séparant les deux ventricules du coeur.

La présence de ces zones fibrotiques peut en principe perturber le signal électrique et créer un « court-circuit » qui peut engendrer des tachycardies ventriculaires rapides, capables de dégénérer en fibrillation ventriculaire (causant la mort subite). Il serait donc possible que la fibrose du myocarde qui touche préférentiellement les athlètes d’endurance puissent jouer un rôle dans la mort subite touchant certains d’entre eux. En ce sens, il faut noter qu’une étude a observé que des marathoniens qui présentaient un signal LGE étaient plus à risque d’accidents cardiovasculaires dans les deux années suivant le diagnostic que les athlètes sans signal LGE et qu’une étude a observé des arythmies ventriculaires chez des athlètes présentant des zones de fibrose (au niveau de l’épicarde).

En somme, les études réalisées jusqu’à présent indiquent que les athlètes séniors qui ont fait de grands volumes d’exercice de forte intensité pendant de longues périodes sont plus susceptibles de présenter des lésions fibrotiques au niveau du myocarde. Les conséquences de ces fibroses demeurent cependant incertaines étant donné la faible incidence de mort cardiaque subite dans cette population, de même qu’en raison des études montrant que l’activité physique vigoureuse ne semble pas augmenter le risque d’arythmies ventriculaires et que les personnes en excellente forme physique sont à moindre risque de mortalité prématurée.  Par exemple, les athlètes d’élite (les médaillés olympiques, par exemple) vivent de 3-6 ans plus longtemps que la population en général.

En conclusion, la mort cardiaque subite qui survient lors d’une activité sportive demeure un phénomène rarissime, surtout chez les athlètes séniors qui sont régulièrement actifs.  Les bénéfices pour la santé procurés par l’activité physique dépassent donc largement les très légers risques encourus lors de la pratique d’un sport.  Les quantités d’exercice requises pour bénéficier au maximum de cette protection sont équivalentes à environ 1 heure de marche ou ½ heure de course par jour, ce qui est loin d’être excessif et représente un objectif  à la portée de la plupart des gens.

De très grands volumes d’exercice intense, comme ceux réalisés par les athlètes séniors de haut niveau, peuvent induire certaines anomalies cardiaques (calcification des coronaires, fibrose du myocarde), mais l’impact de ces anomalies sur le risque de mort subite touchant ces athlètes demeure incertain.  Des études prospectives d’envergure portant spécifiquement sur les athlètes, par exemple la Master Athlete’s Heart study récemment initiée en Europe, devraient permettre de mieux cerner les facteurs de risque de mort subite chez les athlètes.

Dans l’état actuel des connaissances, le principal facteur de risque de mort subite chez les athlètes semble être le même que celui de la population en général, c’est-à-dire la présence d’une maladie coronarienne sous-jacente qui bloque l’arrivée de sang au muscle cardiaque.   Par exemple, dans l’étude portant sur les morts subites survenues dans le cadre du triathlon, les chercheurs ont constaté que 30 % des athlètes décédés présentaient des signes d’athérosclérose avancée au niveau des coronaires.  Mettre des souliers de course chaque matin n’empêche donc pas complètement le développement de plaques au niveau des coronaires et surtout ne fait pas disparaitre l’athérosclérose qui s’est développée au fil des années. Ceci est particulièrement vrai en ce qui concerne les athlètes qui ont adopté le sport sur le tard, après avoir eu un mode de vie suboptimal (sédentarité, tabagisme, mauvaise alimentation) pendant plusieurs années. Comme la population en général, les athlètes séniors qui font régulièrement de grands volumes d’exercice et/ou participent à des épreuves d’endurance ont donc tout avantage à contrôler les facteurs de risque bien établis d’athérosclérose, comme le taux de cholestérol, la pression artérielle et le diabète de type 2.

Il ne faudrait pas non plus négliger certains facteurs comme les débalancements des électrolytes (hyponatrémie, en particulier), les coups de chaleur ou encore l’épuisement pur et simple qui peuvent altérer la fonction cardiaque, indépendamment de l’état de santé des coronaires.  Ces facteurs causent un stress physiologique intense qui pourrait expliquer pourquoi la très grande majorité des décès qui surviennent durant les marathons surviennent dans le dernier quart de l’épreuve.