Au Canada, tout comme dans la plupart des pays industrialisés, la proportion du temps consacré au travail a considérablement diminué depuis le début du 20esiècle.  À cette époque, la plupart des personnes travaillaient aux environs de 3000 heures par année (ce qui correspond à 60-70 heures par semaine), beaucoup plus que les quelque 1800 heures effectuées en moyenne par les travailleurs d’aujourd’hui (Figure 1).  Cette diminution de la charge de travail a été particulièrement prononcée en Europe, avec une baisse de 50 % des heures travaillées entre 1870 et 2000 (et même de 60 % dans certains pays comme l’Allemagne ou la Hollande). Parmi les facteurs responsables de cette tendance, il faut mentionner l’importance des mouvements ouvriers, dont les revendications ont permis de limiter les excès et les abus qui étaient fréquents au début de la révolution industrielle (10 à 16 heures de travail par jour, 6 jours par semaine) et de réduire la semaine de travail à un maximum de 40 h.

Figure 1.  Diminution du nombre d’heures travaillées annuellement entre 1870 et 2000 au Canada (rouge) et en Europe (noir).  Adapté de Huberman et Minns (2007).

Cette diminution de la charge de travail ne touche cependant pas tous les travailleurs : dans certains pays, il existe une proportion significative de personnes qui travaillent encore énormément (plus de 50 h par semaine), une situation qui touche plus d’un travailleur sur cinq en Turquie, au Mexique, au Japon et en Corée (Figure 2).  Dans les pays occidentaux (Royaume-Uni et États-Unis) de même qu’en Australie, les longues heures au travail sont également assez fréquentes (environ 15 % des travailleurs), tandis que ce phénomène est beaucoup plus marginal au Canada ainsi que dans les pays européens.

Figure 2.  Comparaison de la proportion d’employés ayant travaillé plus de 50 h par semaine en 2016 dans différents pays de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économique). Tiré de OECD.Stat.

Il faut aussi noter que depuis les années 1990, la désindustrialisation et la révolution technologique qui ont touché les pays économiquement développés ont favorisé l’émergence d’une nouvelle économie, principalement basée sur les services. Il y a plusieurs conséquences à cette transformation, l’une d’entre elles étant qu’il est devenu courant de travailler plus de 8 heures par jour pour respecter les exigences imposées par le travail.  Ce type de situation est particulièrement fréquente chez les travailleurs hautement qualifiés (high-skilled workers) (finance, santé, technologies, etc.), avec plus d’une personne sur cinq qui doit travailler en routine plus de 50 h par semaine (Figure 3).  Les travailleurs moins qualifiés qui gagnent de plus petits salaires ne sont cependant pas épargnés pour autant, puisque plusieurs d’entre eux doivent cumuler les emplois à temps partiel pour parvenir à joindre les deux bouts.  En d’autres mots, même si la majorité des gens travaillent actuellement moins qu’auparavant, il y a tout de même deux sous-populations de gros travailleurs :  les travailleurs très qualifiés, qui doivent travailler de longues heures en échange  d’un salaire élevé et/ou pour conserver leur emploi, et les travailleurs peu qualifiés à faible salaire, qui doivent travailler plus longtemps en raison de leur situation financière plus précaire.

Figure 3. Augmentation de la proportion de personnes travaillant beaucoup (50 h par semaine et plus) chez les travailleurs hautement qualifiés d’Europe de l’ouest et d’Amérique du Nord. Tiré de Burger (2015).

Effets sur la santé cardiovasculaire

Une conséquence immédiate des longues heures passées au travail est d’augmenter le niveau de stress, un important facteur de risque de maladies cardiovasculaires. Un des premiers indices en ce sens provient de l’étude INTERHEART, où le stress au travail était associé à un risque deux fois plus élevé de maladie coronarienne, une augmentation du même ordre que celle observée pour des agents stresseurs bien documentés comme le divorce ou la mort d’un proche.

Cet effet néfaste du surmenage sur la santé est particulièrement bien documenté au Japon.  La loyauté, le sens du devoir et du sacrifice et le respect de la hiérarchie occupent une place très importante dans la culture nippone; en conséquence, le nombre d’heures passées au travail est considéré comme une preuve de loyauté envers l’entreprise et il est donc très courant de travailler énormément (jusqu’à 60 heures et plus par semaine) pour plaire à ses supérieurs et conserver le respect de ses collègues.  Ce « dévouement » extrême à l’entreprise a particulièrement pris de l’ampleur au cours des années 1990 en raison de ce qu’on a appellé la « décennie perdue », caractérisée par une stagnation économique, une baisse des salaires et une plus grande précarité d’emploi.

On a observé au cours de cette période une augmentation importante de la mortalité causée par l’excès de travail, un phénomène connu au Japon sous le nom de karōshi (de karo« surmenage » et shi« mort »).  Dans la plupart des cas, ces mortalités prématurées sont une conséquence de l’influence néfaste des longues heures travaillées sur le système cardiovasculaire : par exemple, une analyse des causes responsables de la mortalité de 203 victimes du karōshi a révélé que 60 % d’entre elles étaient décédées d’un AVC (hémorragies méningée ou intracérébrale et infarctus cérébral), 25 % d’insuffisance cardiaque aiguë, 13 % d’un infarctus et 2 % d’une rupture de l’aorte. En plus de ces morts subites cardiaques, il faut aussi mentionner que le surmenage au travail est également une cause importante de suicide (karojisatsu), qui peuvent représenter jusqu’à 12 % des morts volontaires au Japon. Des effets similaires liés à l’excès de travail ont été observés dans d’autres pays asiatiques, notamment en Corée du Sud (gwarosa) ainsi qu’en Chine (guolaosi); dans ce dernier cas, il est devenu courant pour les entreprises chinoises d’instaurer ce qu’on appelle familièrement le « 996 », c’est-à-dire un horaire de travail de 9 h le matin à 9 h le soir, 6 jours par semaine.

Dans les pays occidentaux, une méta-analyse d’études réalisées auprès de 600,000 travailleurs vivant en Europe, en Australie et aux États-Unis a montré une forte association entre les longues heures travaillées et le risque de maladies cardiovasculaires.  Cette analyse a révélé que les personnes qui travaillent beaucoup (plus de 55 h par semaine) voient leur risque d’infarctus augmenter d’environ 13 % comparativement à celles qui travaillent 35-40 h par semaine, tandis que le risque d’AVC était quant à lui haussé de 33 %.  Ce risque accru d’AVC est déjà observé chez les personnes qui travaillent 41-48 h (10 %), augmente à 27 % chez celles qui travaillent 49-54 h, pour enfin atteindre 33 % chez les très gros travailleurs (55 h et plus).

Plusieurs facteurs psychosociaux, comportementaux et biologiques ont été proposés pour expliquer comment le stress peut contribuer à la hausse du risque d’événements cardiovasculaires observée chez les gros travailleurs (Tableau 1). Cependant,  il faut noter qu’un lien entre le travail excessif et ces différents facteurs n’a pas été observé dans toutes les études et leur contribution exacte demeure à être clairement établie.

Facteurs   Description
Comportements à risque (tabagisme, excès d’alcool)Les personnes qui travaillent plus de 50 h par semaine sont plus à risque de fumer (Artazcoz et coll. 2009) et de boire des quantités excessives d’alcool (Virtanen et coll. 2015).
Manque de sommeilTravailler plus de 55 h par semaine est associé à une hausse du risque de dormir insuffisamment (2 fois), d’éprouver de la difficulté à s’endormir (4 fois) et de fatigue au réveil (2 fois). (Virtanen et coll. 2009).
HypertensionLes personnes qui travaillent plus de 50 h par semaine ont 30 % plus de risque de présenter une pression artérielle élevée (Yang et coll. 2006).
SédentaritéLe nombre élevé d’heures passées au travail réduit la fenêtre de temps disponible pour d’autres activités, incluant l’exercice. Les études montrent que l’inactivité physique, combinée à un travail sédentaire, augmente le risque de maladies cardiovasculaires (Ekelund et coll. 2016).
Fatigue et épuisementLes jeunes hommes (< 55 ans) qui ont subi un infarctus aigu du myocarde rapportent fréquemment des épisodes de fatigue excessive et d’épuisement dans la période précédant l’accident coronarien (Sihm et coll. 1991).
Tension au travail (job strain)La tension au travail, c’est-à-dire une situation où le travailleur est confronté à des exigences élevées, mais sans les ressources adéquates pour les réaliser, est associée à une hausse de 23 % du risque de maladie coronarienne (Kivimäki et coll. 2012) et de 30 % du risque d’AVC (Huang et coll. 2015)
Fibrillation auriculaireLes personnes qui travaillent de longues heures sont plus à risque de présenter des épisodes de fibrillation auriculaire, un important facteur de risque d’AVC (Kivimäki et coll. (2017).

Tableau 1.  Principaux facteurs pouvant contribuer à la hausse du risque de maladies cardiovasculaires causée par le surmenage au travail.

L’augmentation du risque de fibrillation auriculaire par les longues heures est particulièrement intéressante, car cette arythmie cause la formation de caillots dans l’oreillette gauche qui peuvent atteindre le cerveau et obstruer l’arrivée de sang au cerveau, ce qui pourrait contribuer à la hausse du risque d’AVC observée chez les personnes qui travaillent beaucoup. Cette augmentation de l’incidence de fibrillation auriculaire est principalement observée chez les personnes qui travaillent plus de 50 h par semaine, pouvant atteindre 40 % chez celles qui font plus de 55 heures par semaine (Figure 4).   Il faut aussi noter que la surcharge de travail a été associée à d’autres désordres de la coagulation, notamment la thrombose veineuse profonde (hausse de 68 % du risque), une cause importante d’embolie pulmonaire.

Figure 4.  Effet du nombre d’heures travaillées sur le risque de fibrillation auriculaire. Tiré de Kivimäki et coll. (2017).

Tension au travail

Un autre facteur qui peut contribuer aux effets négatifs du surmenage est ce qu’on appelle la « tension au travail » (job strain), une forme particulière de stress qui a été à maintes reprises associée à des situations à risque pour la santé cardiovasculaire.  Selon le modèle élaboré par Robert Karasek (voir encadré), cette tension au travail se définit comme une situation où les exigences sont élevées et la demande psychologique forte, combinées à une insuffisance de ressources disponibles pour y faire face et une faible latitude décisionnelle. En d’autres mots, une situation où on exige du travailleur une forte productivité, mais sans lui donner les ressources adéquates ou la marge de manœuvre nécessaire. Le risque est encore aggravé si le salarié bénéficie d’un faible soutien social (de ses collègues de travail, par exemple) et/ou si la forte exigence de productivité n’est pas associée à une valorisation du travail effectué (déséquilibre efforts-récompenses). Il va de soi que travailler de longues heures dans un environnement aussi défavorable ne peut qu’avoir un impact négatif sur la santé, autant physique que mentale.

Travail tendu

Une situation de travail est toujours le résultat d’une combinaison de deux facteurs : 1) Une « demande psychologique », c’est-à-dire les exigences imposées par le travail (quantité de travail à réaliser, contraintes de temps, interruptions, demandes contradictoires, etc.); 2) Une « latitude (autonomie) décisionnelle », c’est-à-dire la possibilité de prendre des décisions et d’être créatif, par exemple en ayant la possibilité de choisir comment faire son travail, de participer aux décisions et d’utiliser ses compétences. Selon Karasek, la combinaison de la demande psychologique et de la latitude décisionnelle permet de définir 4 types de situations de travail (voir figure ci-dessous).

La combinaison à risque est celle où la demande psychologique est élevée, soit en raison de la somme de travail à réaliser ou de sa difficulté, combinée à une dévalorisation du travailleur due à sa faible participation aux processus de décision.   

En conclusion, l’excès de travail est associé à une hausse légère, mais significative du risque de maladies cardiovasculaires, en particulier les AVC. Il faut cependant noter que les études récentes suggèrent que l’effet du stress psychologique sur la santé cardiovasculaire est plus prononcé chez les personnes qui présentent déjà des anomalies cardiométaboliques.  Par exemple, il a été montré que l’association entre la tension de travail et le risque de mortalité prématurée était plus élevée chez les personnes qui ont un historique de diabète, de maladie coronarienne ou d’AVC que chez celles qui n’avaient pas été touchées par ces conditions.  Ces personnes à risque présentent généralement plusieurs anomalies métaboliques (glycémie élevée, inflammation, plaques d’athérosclérose) qui augmentent le risque d’événements cardiovasculaires suite à une exposition aux effets du stress de travail (arythmie, hypercoagulation, hypertension, etc.).  À l’inverse, les personnes qui travaillent beaucoup, mais qui font régulièrement de l’exercice et sont en bonne forme physique, ne montrent aucune hausse du risque de maladie coronarienne.  Comme pour la population en général, les gros travailleurs ont donc tout avantage à adopter un mode de vie globalement sain (poids normal, alimentation riche en végétaux, activité physique régulière) pour réduire les effets du stress sur le risque d’événements cardiovasculaires. Le travail n’a jamais tué personne…qui est en bonne santé.

 

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