Le point sur la cigarette électronique comme outil de réduction des dommages liés au tabagisme

Le point sur la cigarette électronique comme outil de réduction des dommages liés au tabagisme

Cardiologue et Directeur de la prévention, Institut de Cardiologie de Montréal. Professeur titulaire de clinique, Faculté de médecine de l’Université de Montréal.

11 décembre 2017

Les produits de tabac non combustible comme la cigarette électronique sont beaucoup moins nocifs que la cigarette traditionnelle et représentent donc une option intéressante pour diminuer les ravages causés par le tabagisme.  Pourtant, l’utilisation de ces produits continue d’être déconseillée par la majorité des organismes de lutte au tabac et de nombreuses informations erronées circulant dans les médias populaires vont même jusqu’à suggérer qu’ils sont aussi ou même plus néfastes que la cigarette. Cette « diabolisation » de la cigarette électronique fait en sorte que je rencontre de plus en plus fréquemment des fumeurs qui refusent de faire la transition vers ces produits en croyant, à tort, qu’ils ne représentent pas une alternative moins toxique au tabac. Ceci a récemment été confirmé par une étude montrant qu’en 2015, 40 % des Américains percevaient la cigarette électronique comme étant aussi ou plus néfaste que la cigarette traditionnelle, soit le triple qu’en 2012.  Il est important de corriger cette fausse impression, car en décourageant les fumeurs de quitter la cigarette traditionnelle pour la cigarette électronique, on se prive d’un outil précieux dans la lutte au tabagisme.

Un problème de tabac, pas de nicotine

La divulgation des « tobacco papers », c’est-à-dire les notes internes et rapports confidentiels provenant des multinationales du tabac, a révélé au grand jour les efforts scandaleux de cette industrie pour maximiser le potentiel de dépendance exercé par une des substances les plus addictives du monde végétal: la nicotine.  En tant que telle, cette nicotine n’est pas dangereuse, car elle n’est pas cancérigène et n’a pas d’impact majeur sur la santé aux quantités qui sont présentes dans le tabac.  C’est la dépendance à la nicotine qui est catastrophique pour la santé des fumeurs, parce que la combustion du tabac génère plusieurs milliers de produits hautement toxiques, et que la consommation répétée de cigarettes les expose par conséquent à des hausses dramatiques du risque de maladies cardiovasculaires, pulmonaires et de plusieurs types de cancers, en particulier celui du poumon. Comme on le dit souvent, « on fume pour la nicotine, mais on meurt du tabac ».

La cigarette électronique

Cette différence de toxicité entre la nicotine et la fumée de cigarette implique que les produits qui permettent l’absorption de nicotine, mais sans faire intervenir de combustion, pourraient grandement réduire les dommages causés par le tabac. Un des produits de tabac non combustible les mieux connus est la cigarette électronique (ou e-cig), un dispositif dans lequel une solution de nicotine est chauffée à environ 80oC à l’aide d’un atomiseur, ce qui génère un aérosol qui prend la forme d’une «vapeur» blanche d’apparence similaire à la fumée de cigarette.  Le « vapoteur » inhale donc une petite quantité de nicotine, comme un fumeur, mais la recherche scientifique des dernières années a clairement montré que cette vapeur ne contient qu’une infime fraction des composés toxiques qui sont générés lors de la combustion du tabac. Cette différence de toxicité est bien illustrée par une étude montrant que des échantillons de salive et d’urine provenant de vapoteurs réguliers contenaient des quantités beaucoup moindres de nitrosamines cancérigènes et de composés volatils toxiques comme l’acroléine, l’acrylamide et l’acrylonitrile que ceux de fumeurs. Ceci est en accord avec une analyse récente montrant que le potentiel cancérigène des aérosols émis par les cigarettes électroniques ne représenterait que 0,4 % de celui de la fumée de cigarette traditionnelle. En se basant sur l’ensemble des données actuellement disponibles, le Royal College of Physicians d’Angleterre estime que le risque associé à l’usage des cigarettes électroniques est au moins 95 % plus faible que celui associé aux produits de tabac à fumer, et pourrait même être considérablement moindre.

L’usage de la cigarette électronique est un phénomène récent et il n’est pas encore possible de quantifier précisément jusqu’à quel point ce produit peut permettre de diminuer l’incidence des maladies causées par le tabac.  Par contre, si l’on se fie aux données accumulées depuis plusieurs années en Scandinavie sur l’effet d’un autre produit de tabac non combustible, le snus, on peut être optimiste. Ce produit consiste en un sachet de tabac (semblable à une poche de thé) qui est appliqué dans la cavité buccale, ce qui permet l’absorption de nicotine sans nécessiter de combustion.  Pratiquement inconnu ici, le snus est la principale forme de tabac utilisé par les Suédois (20 % d’utilisateurs réguliers, contre 12 % qui fument la cigarette) et cette utilisation préférentielle de tabac non combustible est associée des taux de mortalité par cancer et maladies cardiovasculaires beaucoup plus faibles que dans l’ensemble des pays européens (voir la Figure 1, haut).  À l’inverse, les Suédoises n’utilisent que très peu le snus et présentent des taux de mortalité associés au tabac similaires aux Européennes en général (Figure 1, bas).  L’exemple du snus illustre donc à quel point le simple fait de substituer le tabac combustible par une forme non combustible peut entrainer des répercussions extraordinaires sur l’incidence des maladies causées par le tabagisme.

Figure 1.  Comparaison des taux de décès attribuables au tabac entre la Suède et la moyenne des autres pays européens.  Adapté de Lind (2014).

Moderniser la lutte au tabac

Le potentiel de ces produits de tabac non combustible demeure malheureusement très peu exploité dans la lutte au tabagisme. À quelques exceptions près, l’approche traditionnelle des organismes anti-tabac pour diminuer le nombre de fumeurs demeure de prôner l’abstinence envers l’ensemble des produits du tabac, soit en cessant de fumer spontanément ou encore en utilisant des substituts nicotiniques approuvés par la communauté médicale (timbres, gommes, agents pharmacologiques). Par contre, la cigarette électronique n’est toujours pas considérée comme une alternative valable et son utilisation est même fortement déconseillée, malgré le très grand nombre de données scientifiques montrant que ces produits sont beaucoup moins dangereux pour la santé que la cigarette traditionnelle.

Le principal argument invoqué contre la cigarette électronique (ou le snus) est que ces produits pourraient servir de « porte d’entrée » ( gateway) vers la cigarette traditionnelle, en particulier chez les jeunes.  Cette conclusion est basée sur les résultats d’études (ici, ici et ici, par exemple) montrant que les adolescents qui ont essayé la cigarette électronique sont plus susceptibles de fumer une cigarette de tabac que ceux qui n’ont jamais été en contact avec la e-cig.  Mais comme l’ont fait remarquer plusieurs experts, cette interprétation est très problématique, car elle ne tient pas compte du fait qu’un jeune attiré par le tabac va expérimenter plusieurs formes disponibles, sans que cela signifie que l’essai de l’un le pousse vers un autre.

Quoi qu’il en soit, le paramètre le plus important en terme de santé publique demeure le taux réel de tabagisme régulier chez les jeunes, et de côté les données recueillies sont très rassurantes. Plusieurs études montrent en effet une baisse très importante de l’usage de la cigarette traditionnelle chez les adolescents entre 2010 et 2016, et ce en dépit d’une hausse fulgurante de la popularité de la cigarette électronique au cours de cette période. Les études réalisées au Royaume-Uni, où la cigarette électronique fait maintenant partie intégrante d’une stratégie globale de lutte au tabagisme, montrent que la très grande majorité des jeunes ne font qu’expérimenter la e-cig et que très peu d’entre eux (moins de 3 %) deviennent des utilisateurs réguliers.  Cette proportion est encore plus faible chez les non-fumeurs, avec seulement 0,4 % d’entre eux qui deviennent des vapoteurs réguliers. Même s’il faut demeurer vigilants et règlementer étroitement la vente des cigarettes électroniques auprès des jeunes, ces données montrent clairement que très peu de jeunes non-fumeurs vont devenir des fumeurs réguliers suite à l’expérimentation de la e-cig et que ce produit ne semble donc pas représenter une porte d’entrée vers le tabagisme.

En pratique, les études montrent que la très grande majorité des adeptes de la cigarette électronique, jeunes ou adultes, fument déjà la cigarette traditionnelle. Puisque cette utilisation combinée des cigarettes électronique et traditionnelle est associée à une augmentation du taux de cessation du tabagisme, il semble donc raisonnable d’encourager (et non de décourager) les fumeurs à adopter ce produit de façon à diminuer leur exposition aux toxiques de la fumée de cigarette.  Plutôt qu’une porte d’entrée vers le tabagisme, la cigarette électronique pourrait donc au contraire représenter une « porte de sortie », un concept supporté par certaines études européennes montrant qu’environ 6,1 millions de fumeurs ont cessé de fumer avec l’aide de la e-cig et que 9,2 millions autres ont réduit leur consommation de tabac combustible grâce à ce produit.  Même constat pour le snus, où la recherche a clairement montré que ce produit ne représentait pas un tremplin vers le tabagisme traditionnel et que son utilisation a au contraire contribué à diminuer drastiquement le taux de tabagisme dans les pays scandinaves.

Il est donc grand temps de moderniser la lutte au tabac en tenant compte de la réduction des méfaits que peuvent procurer les nouveaux produits du tabac non combustibles, en particulier la cigarette électronique. Tout le monde s’entend pour dire que l’élimination pure et simple du tabagisme représente l’objectif ultime de la lutte au tabac, mais cela ne signifie pas pour autant qu’il n’est pas souhaitable de diminuer les dommages causés par le tabagisme chez les personnes qui n’arrivent pas à cesser de fumer ou encore qui persistent à le faire. Ce concept de « réduction des dommages » est utilisé depuis plusieurs années pour atténuer les impacts négatifs de comportements à haut risque (usages de drogue, comportements sexuels, transport automobile) et il n’y a pas de raison pour que cette approche ne puisse être applicable au tabagisme.

En ce sens, il faut se réjouir de la nouvelle politique anti-tabac récemment annoncée par la Food and Drug Administration (FDA) américaine.  Rompant avec la « ligne dure » traditionnelle des organismes de santé publique qui préconisent l’abstinence pure et simple envers l’ensemble des produits de tabac, la FDA propose une approche plus nuancée combinant deux principaux aspects : 1) obliger les fabricants de cigarettes à diminuer drastiquement les niveaux de nicotine dans le tabac pour le rendre non addictif ; et 2) pour éviter que cette réduction ne favorise l’apparition d’un marché illicite, encourager le développement de produits de tabac non combustibles moins nocifs (comme la cigarette électronique) de façon à ce que les fumeurs qui ne peuvent pas cesser de fumer puissent tout de même diminuer leur exposition aux toxiques présents dans la fumée de cigarette. Il y a là un énorme potentiel de réduction des dommages causés par le tabac et il est à espérer que cette approche soit sérieusement prise en considération par les organismes de lutte au tabac.

Chaque année 6 millions de personnes meurent de maladies causées par l’usage du tabac et si on évite d’être trop dogmatiques, tout en encadrant étroitement la vente de ces produits, la substitution des cigarettes actuelles par leur version électronique pourrait représenter un tournant majeur dans l’histoire de l’humanité en prévenant des millions de morts au XXIe siècle.

 

Vaporisateurs pour le cannabis : plus sain que d’inhaler la fumée.

Vaporisateurs pour le cannabis : plus sain que d’inhaler la fumée.

Cardiologue et Directeur de la prévention, Institut de Cardiologie de Montréal. Professeur titulaire de clinique, Faculté de médecine de l’Université de Montréal.

17 juillet 2017

Nous avons résumé dernièrement en ces pages les données scientifiques disponibles sur les effets de la consommation de cannabis sur la santé cardiovasculaire. Dans le présent article, nous aborderons brièvement certaines questions que pose le mode de consommation du cannabis (inhalation de fumée, ingestion, vaporisation) sur la santé.

La manière la plus commune de consommer le cannabis est de le fumer (cigarettes ou joints, pipes) comme on le fait pour le tabac. Or l’exposition à la fumée de tabac cause des dommages dans les poumons qui sont la cause de symptômes respiratoires, de la maladie pulmonaire obstructive chronique et du cancer du poumon. La fumée de tabac a fait l’objet d’un très grand nombre d’études ; elle contient 4800 composés chimiques identifiés, incluant 69 composés cancérigènes. La fumée de cannabis contient plusieurs composés qui sont aussi retrouvés dans la fumée de tabac (dont l’ammoniaque, le cyanure d’hydrogène, des nitrosamines, des composantes du goudron : phénols, naphtalène, benzopyrène et benzanthracène), mais on ne sait pas si elle provoque les mêmes dommages pulmonaires. Selon une étude, la fumée de cannabis contient 20 fois plus d’ammoniaque, 3 à 5 fois plus de NO, NOx et amines aromatiques, mais moins d’hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP) que la fumée de cigarette. Plusieurs études (voir cette revue) ont démontré que les fumeurs de cannabis peuvent développer des lésions des muqueuses des voies respiratoires et des symptômes respiratoires tels que la toux, la production de flegme et la respiration sifflante. Pour les fumeurs occasionnels de cannabis (2-3 fois par mois), il ne semble pas y avoir d’effets néfastes à long terme sur la fonction pulmonaire selon une étude qui a suivi 5115 personnes pendant plus de 20 ans. Les gros fumeurs de cannabis (>20 fois par mois) ont cependant un déclin accéléré de la fonction pulmonaire par rapport aux fumeurs occasionnels, ce qui amène les auteurs de l’étude à suggérer la prudence et la modération pour l’utilisation du cannabis. Il y a d’autres façons de consommer du cannabis que de le fumer, permettant aux utilisateurs de cannabis d’éviter d’exposer leurs poumons aux composés toxiques issus de la combustion.

Ingestion par voie orale
Le cannabis peut être ingéré, la plupart du temps après avoir été incorporé à des aliments et soumis à la cuisson, ou sous forme d’infusions, d’extrait à base d’alcool ou d’huiles comestibles. Les effets prennent beaucoup plus de temps à se faire sentir, de 1 à 2 heures selon le contenu de l’estomac, mais durent plus longtemps que par inhalation de fumée ou de vapeurs. À cause de ce long délai, le dosage de l’effet recherché par l’utilisateur est plus difficile à faire que par inhalation, ce qui peut mener à des surdoses accidentelles. L’ingestion par voie orale est par conséquent peu pratique, surtout lorsqu’elle est comparée à l’utilisation des vaporisateurs pour cannabis, un mode consommation du cannabis relativement nouveau mais qui est plus sain que de fumer.

Les vaporisateurs pour cannabis
Les vaporisateurs pour cannabis sont de petits appareils qui chauffent la plante (fleurs, feuilles, résines) finement hachée à une température suffisamment élevée (180-230°C) pour extraire sous forme d’aérosol les composés actifs, c’est-à-dire le tétrahydrocannabinol (THC), le cannabidiol (CBD) et autres cannabinoïdes. La température de vaporisation est un paramètre très important puisqu’à des températures relativement basses (<180°C) la vapeur contiendra principalement des terpènes et très peu de cannabinoïdes. Les vaporisateurs procurent en théorie une méthode plus sûre que de fumer le cannabis puisque les utilisateurs n’inhalent pas les produits toxiques de la combustion qui peuvent causer des symptômes et maladies respiratoires. Un laboratoire allemand a comparé 5 vaporisateurs disponibles sur le marché et conclu que ces appareils sont efficaces pour extraire le THC et le CBD, et que 4 vaporisateurs électriques à température réglable offrent un mode sécuritaire de consommation du cannabis. Tel que mesuré en laboratoire, la vapeur produite par un vaporisateur chauffé à une température de 230°C contient un peu plus de cannabinoïdes, mais 3 fois moins de sous-produits que la fumée de cigarette de cannabis. Une autre analyse a montré que les cannabinoïdes sont extraits très efficacement par la vaporisation et que la vapeur produite ne contenait que trois autres composés (à l’état de traces) alors que 111 composés (incluant plusieurs hydrocarbures aromatiques polycycliques) ont été identifiés dans la fumée de cannabis. L’inhalation de cannabis vaporisé est donc une méthode efficace et plus sécuritaire de consommation du cannabis et nous sommes d’avis qu’elle devrait être utilisée plutôt que de fumer ce produit avec une pipe ou sous forme de joint, pour réduire de possibles atteintes aux poumons.

iQOS: une nouvelle forme de cigarette moins nocive ?

iQOS: une nouvelle forme de cigarette moins nocive ?

Cardiologue et Directeur de la prévention, Institut de Cardiologie de Montréal. Professeur titulaire de clinique, Faculté de médecine de l’Université de Montréal.

17 juillet 2017

La toute nouvelle iQOS ( I Quit Ordinary Smoking) de la compagnie Philip Morris International vient de faire son apparition au Québec. Cette nouvelle forme de « cigarette » consiste en un dispositif électronique qui chauffe des petits bâtonnets de tabac sans toutefois les brûler, ce qui génère une vapeur contenant la nicotine qui peut être par la suite inhalée par le fumeur.

Le principe à la base de cette nouvelle technologie est que c’est la combustion du tabac qui produit les nombreux composés toxiques présents dans la fumée de cigarette (monoxyde de carbone, goudrons, nitrosamines, cadmium, hydrocarbures polycycliques, etc.) et qui sont responsables de ses effets néfastes sur la santé. En chauffant le tabac à 350°C plutôt qu’en le brûlant comme dans une cigarette traditionnelle (800°C), l’iQOS réduirait donc la formation de ces produits toxiques et pourrait donc représenter une solution de rechange moins nocive pour les fumeurs. C’est du moins ce qu’affirme Philip Morris, mais cette conclusion provient de recherches menées à l’interne par cette même compagnie et doit donc être prise avec un grain de sel en attendant la confirmation par des travaux indépendants.  La composition exacte du mélange de tabac contenu dans ces petits bâtonnets est tenue secrète et  s’il y a bien une chose que les années de lutte au tabagisme nous ont apprise, c’est que les cigarettiers sont des maîtres dans la manipulation du tabac, notamment par l’ajout de différents additifs. Leur crédibilité scientifique à l’égard des dangers associés au tabagisme est pratiquement nulle et des analyses indépendantes du contenu de la vapeur de tabac chauffé doivent absolument être faites pour déterminer si un produit comme l’iQOS est effectivement moins nocif pour la santé que les cigarettes traditionnelles.

La première de ces analyses vient d’ailleurs d’être publiée dans JAMA Internal Medicine. Réalisée par un groupe de scientifiques suisses (Lausanne), cette étude a mesuré les taux d’un grand nombre de composés volatils organiques, d’hydrocarbures polycycliques et de différents composés inorganiques présents dans la vapeur de cigarettes chauffée et les a comparés à ceux produits par la combustion de cigarettes traditionnelles (voir le Tableau).

Cette approche a permis de constater que la vapeur dégagée par l’iQOS contient plusieurs éléments similaires à ceux présents dans la fumée de cigarette de tabac conventionnelle. Ces molécules (composés organiques volatils, hydrocarbures aromatiques polycycliques ou encore le monoxyde de carbone) proviennent de la décomposition chimique des composés organiques par la chaleur (pyrolyse), ce qui indique que la plus basse température utilisée par l’iQOS n’empêche pas complètement la formation de ces composés toxiques. Cependant les quantités retrouvées dans la vapeur de tabac chauffé sont en général plus faibles que dans la fumée de cigarette conventionnelle, mais il faut noter que certaines molécules particulièrement toxiques comme l’acroléine et le formaldéhyde sont présentes en quantités presque équivalentes. Dans certains cas, l’acénaphtène notamment (un constituant du goudron), la quantité du toxique retrouvée dans la vapeur de tabac chauffé est même presque 3 fois plus grande que dans la fumée produite par la combustion d’une cigarette traditionnelle.  Globalement, ces résultats indiquent que même si la quantité de produits toxiques formés lors du chauffage du tabac est moindre que celle provenant de la combustion d’une cigarette conventionnelle, il reste que ce produit n’est pas inoffensif et est en ce sens très différent des cigarettes électroniques présentement disponibles.  Dans ces dispositifs, une solution de nicotine est chauffée à seulement 80°C à l’aide d’un atomiseur, ce qui fait en sorte que la vapeur ne contient pas les multiples molécules cancérigènes et les particules fines qui sont générées lors de la combustion du tabac. Ceci a été récemment confirmé par une étude montrant les utilisateurs de substituts nicotiniques comme la cigarette électronique sont beaucoup moins exposés à des substances chimiques toxiques et cancérigènes que les fumeurs réguliers.

L’iQOS doit donc être considéré comme une cigarette moderne, potentiellement moins nocive que l’ancienne, mais  qui demeure à la base un produit du tabac. Il s’agira de savoir si elle pourra s’avérer un produit pour cesser de fumer ou plutôt, comme son nom l’indique, pour fumer autrement.   Pour les fumeurs qui désirent cesser de fumer, la cigarette électronique demeure présentement une meilleure option, car son usage est associé à une diminution drastique de la quantité de toxiques absorbés et ces produits sont considérés par plusieurs d’organisations de santé publique comme une stratégie valable de réduction des risques liés au tabagisme.  L’iQOS peut toutefois représenter une option pour les fumeurs qui n’aiment pas le goût des cigarettes électroniques, mais cherchent à réduire leur exposition à la fumée de cigarette.

Comparaison des concentrations de différents composés émis par l'iQOS et une cigarette conventionnelle

Composé analysé Quantité dans tabac
chauffé (iQOS)
Quantité dans cigarette
conventionnelle
Proportion du composé
dans l'iQOS vs cigarette
conventionnelle (%)
Composés organiques volatils
(µg par cigarette)
Acétaldéhyde13361022
Acétone1295,513
Acroléine0,91,182
Benzaldéhyde1,22,450
Crotonaldéhyde0,717,44
Formaldéhyde3,24,374
Isovaléraldéhyde3,58,541
Proprionaldéhyde7,829,626
Hydrocarbures polycycliques
(ng par cigarette)
Naphtalène1,611050,1
Acénaphtylène1,92350,8
Acénaphthène14549295
Fluorène1,53710,4
Anthracène0,31300,2
Phénanthrène2,02920.7
Fluoranthène7,31236
Pyrène6,4897
Benz[a]anthracène1,8336
Chrysène1,5483
Benzo[b]fluoranthène0,5242
Benzo[k]fluoranthène0,44,39
Benzo[a]pyrène0,8204
Composés inorganiques
(ppm)
Dioxyde de carbone3057>9000< 34
Monoxyde de carbone328>2000< 16
Monoxyde d'azote5,589,46

La cigarette électronique est vraiment moins nocive que le tabac

La cigarette électronique est vraiment moins nocive que le tabac

Cardiologue et Directeur de la prévention, Institut de Cardiologie de Montréal. Professeur titulaire de clinique, Faculté de médecine de l’Université de Montréal.

9 février 2017

Un article récemment publié dans le Annals of Internal Medicine confirme que les utilisateurs de substituts nicotiniques comme la cigarette électronique sont beaucoup moins exposés à des substances chimiques toxiques et cancérigènes que les fumeurs réguliers. En comparant des échantillons de salive et d’urine provenant de « vapoteurs » réguliers et de fumeurs, l’équipe du Dr Robert West a montré que ceux des vapoteurs contenaient des quantités beaucoup moindres de plusieurs molécules connues pour contribuer aux ravages du tabagisme, notamment certaines nitrosamines cancérigènes et des composés volatils toxiques comme l’acroléine, l’acrylamide et l’acrylonitrile.  Cette diminution n’est cependant pas observée chez les vapoteurs qui continuent à fumer du tabac occasionnellement, ce qui indique que la cigarette électronique ne parvient à véritablement réduire l’exposition aux toxiques que chez les personnes qui cessent complètement l’usage de tabac combustible. Lorsque c’est le cas, par contre, ces données montrent clairement que la cigarette électronique est beaucoup moins toxique que la cigarette traditionnelle et que les fumeurs peuvent donc considérablement réduire leur risque de développer les maladies liées au tabagisme en adoptant cette forme d’inhalation de nicotine.

En dépit de cette réduction substantielle des dommages, plusieurs organismes officiels au Canada et aux États-Unis sont encore farouchement opposés à la cigarette électronique parce qu’ils craignent qu’elle « renormalise » le fait de fumer et, surtout, qu’elle devienne une porte d’entrée vers le tabac chez les jeunes.  Je comprends très bien ces inquiétudes : lorsqu’on a lutté pendant 50 ans contre la cigarette de tabac, il est difficile d’accepter quoi que ce soit qui semble s’en rapprocher.

Par contre, on peut se questionner sur l’acharnement de certains chercheurs américains à tenter de démontrer que l’usage de la cigarette électronique est véritablement un tremplin vers la cigarette de tabac. Par exemple, une étude récente soutient que c’est bel et bien le cas, bien que les auteurs arrivent à cette conclusion en se basant sur le seul fait que les adolescents qui avaient essayé la cigarette électronique une seule fois au cours du dernier mois avaient également fait l’essai d’une cigarette de tabac durant l’année.  Comme le mentionne le professeur Prof. Peter Hajek qui dirige le Tobacco Dependence Research Unit à l’Université Queen Mary de Londres, ce résultat ne veut absolument rien dire, car un jeune attiré par le tabac va expérimenter plusieurs formes disponibles, sans que cela signifie que l’essai de l’un le pousse vers une autre.

En réalité, il n’y a aucune donnée qui suggère que l’usage de la cigarette électronique mène au tabagisme, bien au contraire.  La proportion des adolescents américains qui fument est en constante diminution depuis la fin des années 1990: par exemple le sondage « Monitoring the Future » rapporte que la proportion d’adolescents qui ont fumé dans les derniers 30 jours est passée de 28,3 % en 1996 à 5,9 % en 2016.  De plus, depuis 2011, année où l’usage de la cigarette électronique a commencé à augmenter rapidement aux États-Unis, la proportion d’adolescents qui fument a fortement décliné, passant de 11,7 % à 5,9 %.   Même s’il est indispensable de règlementer étroitement la vente des cigarettes électroniques auprès des jeunes, il est grand temps d’admettre que le « vapotage » n’est pas un tremplin vers le tabagisme et peut même diminuer significativement les effets catastrophiques du tabac sur la santé.

 

Cigarette électronique : solution ou nouveau problème ?

Cigarette électronique : solution ou nouveau problème ?

Cardiologue et Directeur de la prévention, Institut de Cardiologie de Montréal. Professeur titulaire de clinique, Faculté de médecine de l’Université de Montréal.

15 décembre 2016

Pour la santé cardiovasculaire (et la santé en général), aucune intervention médicale ou chirurgicale n’est aussi efficace que l’arrêt du tabagisme. En plus, c’est la moins coûteuse ! Malheureusement, il est très difficile de cesser de fumer sans aide, avec à peine 5 % des gens qui parviennent à demeurer non-fumeurs un an après l’arrêt du tabac. On peut facilement augmenter ce taux de succès à 20 ou 25 % grâce à un programme de soutien psychologique combiné à l’utilisation de traitements pharmacologiques, mais les approches actuelles ont clairement leurs limites, car trop de fumeurs demeurent « accros » au tabac en dépit du prix exorbitant des cigarettes, de l’interdiction de fumer dans l’ensemble des lieux publics et dans plusieurs domiciles, ainsi que des effets catastrophiques bien documentés du tabac sur la santé.

L’arrivée sur le marché de la cigarette électronique (e-cigarette) pourrait apporter une nouvelle dimension à la lutte au tabac. Dans ce dispositif, une solution de nicotine est chauffée à environ 80oC à l’aide d’un atomiseur, ce qui génère un aérosol qui prend la forme d’une «vapeur» blanche d’apparence similaire à la fumée de cigarette.  Le « vapoteur » inhale donc une petite quantité de nicotine, comme un fumeur, mais la vapeur ne contient pas les multiples molécules cancérigènes et les particules fines qui sont générées lors de la combustion du tabac (à environ 900 °C). Ce dernier point est le plus important : ce sont les centaines de produits de combustion de la cigarette de tabac qui causent les problèmes de santé, et non la nicotine. Cette dernière est une drogue qui crée la dépendance au tabac et qui pousse les personnes à fumer, mais elle n’est pas responsable des maladies cardiovasculaires ni du cancer du poumon. La dépendance à la nicotine, sans les dommages liés à la combustion du tabac, est assez bénigne : plusieurs ex-fumeurs consomment des gommes de nicotine pendant des années, sans noter aucune conséquence négative sur leur santé.

En conséquence, bien que la e-cigarette ne soit pas idéale, ni sans aucun risque, la plupart des experts s’entendent pour dire qu’elle est beaucoup moins nocive que le tabac. Par exemple, dans son dernier rapport, le Royal College of Physicians d’Angleterre affirme  que « bien qu’il ne soit pas possible de quantifier de manière précise les risques à long terme associés aux cigarettes électroniques, les données disponibles suggèrent que ces risques n’excéderaient très probablement pas le vingtième (5 %) des risques associés aux produits de tabac à fumer, et pourraient bien être considérablement moindres. »

Malgré tout, plusieurs organismes officiels au Canada et aux États-Unis sont encore farouchement opposés à la cigarette électronique et refusent de croire qu’elle peut avoir des bienfaits.  Ils craignent par-dessus tout qu’elle « renormalise » le fait de fumer et, surtout, qu’elle y incite les adolescents. Je comprends très bien ces inquiétudes, car lorsqu’on a farouchement lutté pendant 50 ans contre la cigarette de tabac, il est difficile d’accepter quoi que ce soit qui semble s’en rapprocher. Je ne les partage pas, par contre, parce que ce n’est pas du tout ce que démontrent les données britanniques et françaises, où la e-cigarette est utilisée depuis plusieurs années. Dans ces deux pays, l’usage de la cigarette de tabac n’a pas cessé de diminuer chez les jeunes depuis l’arrivée de la cigarette électronique. Pour les adolescents français, la cigarette de tabac est devenue « démodée ». Peu à peu, les spécialistes britanniques et français ont compris qu’il s’agissait d’une innovation technologique qui avait le potentiel de réduire le tabagisme chez les jeunes plutôt que le contraire.

À la clinique de traitement du tabagisme du Centre ÉPIC de l’ICM, nous suggérons la cigarette électronique aux fumeurs qui n’ont connu que des échecs en utilisant les méthodes pharmacologiques reconnues. Notre expérience avec ce dispositif est très positive, car le taux de succès est d’environ 70 % et, depuis 2013, je suggère de façon routinière la cigarette électronique à mes patients cardiaques fumeurs pour les aider à cesser de fumer. Le Dr Gaston Ostiguy, pneumologue au Centre universitaire de santé McGill (CUSM) et pionnier de la lutte contre le tabagisme au Québec, rapporte quant à lui un taux de succès de 50 % chez ses patients, ce qui est remarquable étant donné que la plupart d’entre eux ont déjà « tout essayé » pour cesser de fumer, mais sans succès.

Mes patients qui ont cessé de fumer grâce à la cigarette électronique l’ont généralement abandonnée après un an sans retourner au tabac. Souvent, ceux qui aiment le « geste » de fumer conservent la cigarette électronique, mais sans nicotine. De plus, la nicotine sans le tabac semble causer moins de dépendance, puisque la plupart des utilisateurs réduisent leur concentration de nicotine avec le temps plutôt que de l’augmenter.

Chaque année 6 millions de personnes meurent de maladies causées par l’usage du tabac et si on évite d’être trop dogmatiques, tout en encadrant étroitement la vente de ces produits, la substitution des cigarettes actuelles par leur version électronique pourrait représenter un tournant majeur dans l’histoire de l’humanité en prévenant des millions de morts au XX1e siècle.

 

 

Le bilan de santé des Québécois : nuages noirs à l’horizon

Le bilan de santé des Québécois : nuages noirs à l’horizon

Cardiologue et Directeur de la prévention, Institut de Cardiologie de Montréal. Professeur titulaire de clinique, Faculté de médecine de l’Université de Montréal.

13 octobre 2016

Les résultats d’une vaste enquête réalisée par l’Institut de la statistique du Québec dressent un bilan plutôt mitigé de l’état de santé des Québécois.  Les points positifs d’abord : la proportion de personnes qui fument continue de diminuer, avec 19 % de fumeurs en 2014-2015 comparativement à 24 % en 2008.   La partie n’est pas gagnée et le tabagisme demeure une cause majeure de mortalité prématurée (un fumeur sur deux décède de l’usage du tabac), mais il s’agit vraiment d’un pas dans la bonne direction.

Malheureusement, l’enquête révèle que l’effet  positif d’une réduction du nombre de fumeurs risque d’être annulé par d’autres mauvaises habitudes de vie, en particulier le surpoids et la sédentarité.  70% des hommes et 45 % des femmes de plus de 45 ans présentent un surplus de poids et un Québécois sur cinq (19 %) est obèse, soit une augmentation de 3 % depuis 2008. Il s’agit d’une situation très préoccupante, car le surpoids représente un important facteur de risque de l’ensemble des maladies chroniques, en particulier les maladies du cœur, le diabète de type 2 et plusieurs types de cancer.  Parmi les facteurs qui contribuent à cet excédent de poids, la consommation de boissons sucrées (gazeuses, énergisantes ou aux fruits) joue certainement un rôle : 19 % de la population consomme des boissons sucrées au moins une fois par jour, une proportion qui atteint 24 % et 23 % chez les jeunes de 15-24 ans.

La forte proportion de personnes sédentaires représente un autre aspect négatif de l’état de santé des Québécois. À peine la moitié de la population atteint le niveau minimal d’activité physique recommandé (150 min d’activité modérée par semaine) et 30 % est carrément sédentaire, une tendance observée même chez les jeunes de 15 à 24 ans. Puisque l’activité physique régulière diminue considérablement le risque de mort prématurée, cette sédentarité n’augure rien de bon pour la santé de la population à moyen et long terme.

Dans l’ensemble, les résultats de cette enquête montrent qu’il y a encore beaucoup de chemin à parcourir pour améliorer la santé de la population québécoise. On peut se féliciter, avec raison, de la baisse du nombre de fumeurs, mais il faut être conscient que le surpoids et la sédentarité représentent de véritables bombes à retardement qui risquent de diminuer considérablement autant l’espérance que la qualité de vie des Québécois.

Source : Institut de la statistique du Québec.  L’Enquête québécoise sur la santé de la population, 2014-2015 : pour en savoir plus sur la santé des Québécois.