Mise en marché en 2015, la Juul (prononcer « jewel ») est rapidement devenue la cigarette électronique la plus populaire aux États-Unis et accapare présentement à elle seule 70 % des parts de ce marché.  L’arrivée récente de la Juul au Canada (septembre 2018) est une bonne occasion de décrire ce nouveau produit, présenté par son fabricant comme une méthode d’aide à la cessation du tabagisme.

La première caractéristique de la Juul qui saute aux yeux est son design élégant: mesurant 9,4 cm de long, 1,5 cm de large et 0,8 cm d’épaisseur (pour un poids total d’à peine 10 g), le produit ressemble beaucoup plus à une clé USB qu’à une cigarette électronique. En plus de cette belle apparence, la Juul est aussi extrêmement facile à utiliser : il suffit simplement d’insérer une cartouche (appelée « pod ») sur le dessus du dispositif et d’aspirer la vapeur générée par l’appareil, sans avoir à manipuler de liquide ou d’actionner de bouton supplémentaire.  Chaque cartouche contient 0.7 mL d’une solution composée de propylène glycol, de glycérine, de saveurs artificielles et de 5 % de nicotine, ce qui correspond en gros à la quantité présente dans un paquet de cigarettes.

La principale innovation apportée par la Juul demeure toutefois sa capacité à reproduire la quantité de nicotine qui est absorbée lors de l’utilisation de cigarette combustible traditionnelle. Comme l’illustre la figure 1, les taux sanguins de nicotine mesurés après une bouffée de la vapeur générée par la Juul sont très similaires à ceux atteints avec une cigarette traditionnelle et beaucoup plus élevés qu’avec la plupart des autres cigarettes électroniques disponibles sur le marché.

Figure 1.  Comparaison de la quantité de nicotine absorbée après une bouffée de différentes formes de cigarettes.

Sels de nicotine vs nicotine libre

La clé pour comprendre cette supériorité de la Juul se trouve dans la chimie de la molécule de nicotine.  À l’état naturel,la nicotine est une base faible qui s’associe spontanément avec un acide pour former des sels (monobasique et dibasique) (voir la figure ci-contre). Ces sels de nicotine ne sont pas très volatils et sont en conséquence peu absorbés par les poumons lors de la combustion du tabac ;  cependant, au cours des années 1960, les chimistes du cigarettier Philip Morris ont découvert que  si le tabac est traité avec une solution alcaline (à base d’ammoniaque, par exemple), la nicotine est transformée en base libre (free base) beaucoup plus volatile (plus de 100 fois), ce qui augmente considérablement son absorption au niveau des poumons et du cerveau. Il s’agissait d’une percée majeure, car en manipulant secrètement la biodisponibilité de la nicotine du tabac, les cigarettes sont devenues beaucoup plus addictives qu’auparavant, ce qui a contribué à faire de Marlboro, la marque phare de Philip Morris, la cigarette la plus populaire au monde.

En raison de sa plus grande absorption par le corps, la nicotine libre est aussi la forme présente dans les produits d’aide à la cessation du tabagisme (gommes, aérosols, timbres, cigarettes électroniques). Dans le cas des cigarettes électroniques, cette utilisation présente toutefois le désavantage de rendre la vapeur générée très irritante (en raison du caractère basique de la nicotine libre), ce qui limite la quantité pouvant être absorbée lors du vapotage (voir la figure 1).  Ce problème touche particulièrement les gros fumeurs qui recherchent des doses importantes de nicotine pour satisfaire leurs besoins; l’irritation ou l’inconfort causés par un apport élevé en nicotine libre deviennent alors un frein qui empêche la transition de la cigarette traditionnelle vers la version électronique.

La cigarette électronique Juul contourne ces limitations en utilisant des sels de nicotine plutôt que la molécule sous sa forme libre. À première vue, cela peut paraître une stratégie étonnante étant donné que ces sels sont connus pour être moins bien absorbés par le corps que la nicotine sous sa forme libre. Cependant, lors du développement de leur produit, les fabricants de la Juul ont fait une découverte surprenante : en utilisant certains acides organiques pour former les sels de nicotine (dans ce cas-ci, l’acide benzoïque), ils ont observé que  ces sels pouvaient être vaporisés à basse température et que la nicotine était absorbée à une vitesse similaire à celle de la nicotine libre.  De plus, la présence de l’acide benzoïque diminue le pH de la solution de vapotage et provoque une irritation moins importante au niveau de la gorge, ce qui permet à l’utilisateur d’aspirer de plus grandes quantités de nicotine. En conséquence, la Juul peut être considérée comme la première cigarette électronique qui réussit à reproduire assez fidèlement la sensation procurée par la combustion du tabac des cigarettes traditionnelles, et pourrait donc représenter un outil intéressant pour cesser de fumer.

La Juul est une addition récente au monde des cigarettes électroniques et son efficacité pour la cessation du tabagisme de même que ses effets sur la santé demeurent à être établis.  Plusieurs études réalisées sur les cigarettes électroniques montrent que le vapotage génère moins de composés toxiques et cancérigènes que les cigarettes combustibles traditionnelles et il n’y a pas de doute que ces dispositifs sont beaucoup moins nocifs pour la santé.   En ce sens, la Juul pourrait même s’avérer supérieure aux autres cigarettes électroniques, car sa plus forte concentration en nicotine permet de diminuer la quantité de liquide consommé et celui-ci est chauffé à une température plus basse, ce qui réduit la production de composés potentiellement toxiques.

La principale inquiétude générée par la croissance phénoménale des ventes de la Juul reste son contenu élevé en nicotine qui pourrait créer une dépendance chez les utilisateurs, en particulier chez les jeunes.  Plusieurs articles récents ont rapporté que la Juul est très présente dans les campus des écoles secondaires et des collèges américains, ce qui indique qu’elle est fréquemment utilisée par certains jeunes, même d’âge mineur.   Cet usage est facilité par le design du dispositif qui leur permet de la cacher facilement aux autorités et, dans certains cas, même de vapoter dans l’établissement scolaire (ce qui a amené certaines écoles à bannir les clés USB pour enrayer l’utilisation de la Juul). Les saveurs des cartouches, comme  « mangue » ou encore « crème brûlée » sont également attrayantes pour un jeune public et les études ont montré que ceux qui fument ont souvent débuté par l’utilisation des produits de tabac aromatisés. La question à savoir si la Juul peut représenter un tremplin vers le tabac traditionnel demeure ouverte, mais il est permis d’en douter si on se fie aux récentes données montrant que les taux de tabagisme chez les jeunes sont en baisse constante (la proportion d’adolescents américains qui ont fumé dans les derniers 30 jours est passée de 28,3 % en 1996 à 5,9 % en 2016).

Quoi qu’il en soit, il est évident qu’il faut demeurer extrêmement vigilant et éviter que ces nouveaux produits favorisent l’émergence d’une nouvelle génération de fumeurs.  Alertée par la hausse constante du nombre d’utilisateurs de la Juul, la FDA américaine a récemment demandé aux fabricants du produit de prouver que leur marketing ne cible délibérément pas les jeunes et de décrire leurs plans pour limiter l’utilisation de ce produit aux adultes.  En réponse à ces demandes, la compagnie JUUL Labs promet d’investir 30 millions de dollars au cours des trois prochaines années en recherche et développement pour diminuer l’usage de la Juul par les jeunes et restreindre le produit seulement aux fumeurs qui désirent une alternative moins nocive aux cigarettes traditionnelles.  Une histoire à suivre…

 

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