Dr Martin Juneau, M.D., FRCP

Cardiologue, directeur de l'Observatoire de la prévention de l'Institut de Cardiologie de Montréal. Professeur titulaire de clinique, Faculté de médecine de l'Université de Montréal. / Cardiologist and Director of Prevention Watch, Montreal Heart Institute. Clinical Professor, Faculty of Medicine, University of Montreal.

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La contribution importante du vin aux effets positifs du régime méditerranéen sur la santé

De nombreuses études populationnelles ont clairement montré que l’adhérence au régime méditerranéen est associée à une diminution significative du risque de maladies cardiovasculaires et de mortalité prématurée. Ce régime peut être défini comme un mode d’alimentation traditionnel, caractéristique des populations vivant dans le bassin méditerranéen dans les années 50 et 60 du 20e siècle (mais, malheureusement, beaucoup moins aujourd’hui). Parmi les principales caractéristiques du régime méditerranéen, mentionnons son profil relativement riche en matières grasses en raison de l’abondante consommation d’huile d’olive extra-vierge, la forte consommation de légumes, de fruits, de noix, de légumineuses et de céréales (principalement non raffinées) et la consommation modérée de poissons et de fruits de mer comme source majeure de protéines.  La consommation de viandes rouges et transformées est quant à elle très faible, tout comme celle de beurre, de produits laitiers non fermentés et de desserts. 

L’alcool, un élément essentiel du régime méditerranéen ?

Une autre caractéristique distincte du régime méditerranéen est la consommation modérée de vin, généralement aux environs d’un verre par jour au cours des repas.  

Cette présence d’une source d’alcool dans un régime alimentaire censé promouvoir une bonne santé est devenue assez controversée au cours des dernières années: un certain nombre d’études ont en effet suggéré que les molécules générées suite au métabolisme de l’alcool augmentent le risque de plusieurs cancers et pourraient donc potentiellement contrebalancer les bienfaits cardiovasculaires associés à une consommation modérée d’alcool, incluant celle de vin rouge (voir notre article à ce sujet). Autrement dit, est-ce que les effets positifs du régime méditerranéen sur la baisse d’incidence de maladies cardiovasculaires et sur la réduction du risque de mortalité prématurée pourraient être encore plus prononcés en absence d’alcool ? 

Plusieurs indices suggèrent que ce n’est pas le cas et que le type d’alcool (le vin) et la façon dont il est consommé dans le contexte du régime méditerranéen (modérément et pendant les repas) semblent atténuer ces effets négatifs de l’alcool et contribue au contraire aux effets bénéfiques de cette alimentation.

1. Le vin comme principale source d’alcool.  

En raison d’un climat idéal pour la viticulture et de l’héritage culturel des civilisations grecque et romaine, les habitants des pays du bassin méditerranéen consomment de l’alcool principalement sous forme de vin rouge.  Dans les années 1960, par exemple, les Français et les Italiens consommaient en moyenne au-delà de 110 litres de vin par personne et même si ces niveaux de consommation n’ont cessé de diminuer drastiquement au cours des dernières années (80 litres de vin par personne en 1987 et aux environs de 46 litres par personne en 2020), ils demeurent néanmoins plus élevés que dans la plupart des pays européens d’Europe du Nord et de l’Est où ce sont plutôt la bière et les spiritueux qui sont les principales sources d’alcool.  

Il est possible que cette consommation préférentielle de vin contribue à un certain « paradoxe méditerranéen » en ce qui concerne la mortalité causée par l’alcool (Figure 1).  En effet, bien que la quantité d’alcool total consommé par les habitants du bassin méditerranéen soit similaire (et même dans certains cas supérieure) à celle de la plupart des pays européens (Figure 1A), on observe que la mortalité attribuable à cette consommation d’alcool est quant à elle significativement plus faible (Figure 1B).

Figure 1. Relation entre la consommation totale d’alcool (A) et la mortalité attribuable à l’alcool (B) sur le continent européen en 2016. Tiré de World Health Organization (2021).
 

Cette possibilité est également suggérée par certaines études qui ont comparé l’impact de différents types de boissons alcoolisées sur le risque de maladies cardiovasculaires et de mortalité prématurée. Par exemple, une étude présentée au dernier congrès de l’American College of Cardiology rapporte que la consommation modérée de vin réduit de 21 % le risque de décès de maladies cardiovasculaires, alors que celle de spiritueux, de bière ou de cidre, même modérée, était au contraire associée à une hausse de 9 % de ce risque. On a aussi observé que comparativement au vin rouge, la consommation de spiritueux ou de bière était associée à un risque accru d’événements cardiovasculaires, de cirrhose du foie, d’accidents et de mortalité prématurée.

Une autre étude a quant à elle montré que pour une quantité équivalente d’alcool, l’augmentation du risque de mortalité était beaucoup moins prononcée chez les consommateurs de vin rouge (Figure 2), surtout lorsqu’elle est modérée, c’est-à-dire de l’ordre de 200 g d’alcool par semaine, ce qui correspond environ à 2 verres par jour.  

Il est donc fort improbable que le vin rouge, tel qu’il est consommé dans le cadre du régime méditerranéen, puisse interférer avec les bénéfices conférés par ce mode d’alimentation et pourrait même, au contraire, contribuer à ses effets positifs. 

Figure 2. Comparaison des hausses du risque de mortalité associées à la consommation de différents types de boissons alcoolisées.  Notez que dans cette étude, les risques de mortalité sont établis en utilisant les buveurs légers (et non les abstinents) comme groupe de référence, ce qui élimine les bénéfices habituellement observés pour les faibles quantités d’alcool (voir notre article à ce sujet). Les données montrent cependant clairement que pour une quantité équivalente d’alcool, la hausse du risque de mortalité est beaucoup moins élevée chez les consommateurs de vin. Tiré de Wood et coll. (2018).

2. Le contexte dans lequel l’alcool est consommé. 

Une caractéristique du régime méditerranéen est la répartition de la consommation d’alcool en petites quantités tout au long de la semaine, généralement sous forme de vin en accompagnement aux repas. Ceci est important, car il est bien établi que l’alcool est particulièrement néfaste lorsqu’il est consommé en quantités élevées et dans un court laps de temps, comme dans  les épisodes de beuveries (binge drinking).  Par exemple, pour une même quantité totale d’alcool, la réduction du risque d’infarctus du myocarde est beaucoup plus marquée pour les personnes qui boivent de petites quantités régulièrement (≥ 2 jours ou plus par semaine) que pour celles qui consomment cette quantité en 1 ou 2 occasions, autant chez les hommes que chez les femmes.  Les personnes qui répartissent leur consommation d’alcool en plusieurs occasions sont également à moindre risque de mortalité toute cause, ce qui suggère que les effets négatifs de l’alcool sur d’autres paramètres non reliés à la santé cardiovasculaire (cancers et cirrhose hépatique, par exemple) peuvent être grandement atténués par fractionnant la consommation d’alcool.   

On observe la même chose pour la consommation régulière et modérée d’alcool au moment des repas, avec une diminution significative du risque de mortalité toute cause chez les personnes qui consomment de l’alcool de façon modérée dans ce contexte alimentaire (Figure 3). La convivialité des repas, dans l’esprit du symposium grec (symposiumsignifie « boire ensemble »), est une caractéristique essentielle de l’alimentation méditerranéenne et fait en sorte que les repas sont des moments privilégiés de sociabilité et de relaxation, un autre facteur qui peut contribuer aux bénéfices de l’alcool (voir notre article à ce sujet).

Figure 3. Association entre le mode de consommation d’alcool et le risque de mortalité toute cause. Notez que les effets positifs de la consommation modérée d’alcool (200-300 g par semaine, soit 1-2 verres par jour) sur le risque de mortalité sont seulement observés lors que la consommation est répartie en plusieurs occaisions et lors des repas. Adapté de Ma et coll. (2021).

3. Le vin, un élément important du régime méditerranéen.

Dans certaines études épidémiologiques où la contribution individuelle des différents éléments du régime méditerranéen a été évaluée, on observe que la consommation modérée de vin serait responsable à elle seule d’environ 25 % de la réduction de mortalité toute cause associée à l’adhérence à ce régime. 

Cette importance du vin a récemment été mise en évidence par une analyse des données recueillies dans le cadre des études prospectives espagnoles PREDIMED et SUN.  Dans cette étude, les chercheurs ont calculé le niveau d’adhérence au régime méditerranéen en utilisant un score (de 0-14) qui réflète le nombre d’éléments du régime adoptés par les participants. Deux grands groupes ont été identifiés, soit celui des participants qui adhéraient plus faiblement au régime (score de 0-9) et celui qui y adhéraient fortement (score >9-13).  Pour évaluer la contribution du vin, chacun des deux groupes a été par la suite séparé en deux sous-groupes, un constitué par les participants qui ne buvaient pas ou très peu de vin (10 mL par jour en moyenne, soit moins d’un verre par semaine) et un autre qui en consommaient régulièrement de façon modérée (170 mL par jour en moyenne, soit environ 1 verre).  

Sans surprise, la comparaison des différents groupes montre clairement que l’adhérence au régime méditerranéen est associée à une plus grande diminution du risque de mortalité prématurée (Figure 4). Le fait saillant de l’étude est cependant de montrer que cette diminution est significativement augmentée par l’inclusion d’une consommation modérée de vin, avec une réduction du risque de mortalité qui augmente de 23 à 33 %.  L’étude montre également que le vin n’a aucun effet positif en tant que tel sur le risque de mortalité s’il n’est pas consommé dans le cadre du régime méditerranéen, ce qui confirme que le contexte général dans lequel se déroule la consommation modérée d’alcool joue un rôle capital dans ses effets sur la santé (Figure 4).  

Figure 4. Impact de la consommation modérée de vin sur la réduction du risque de mortalité prématurée attribuable à l’adoption du régime méditerranéen.  Les données proviennent de 10 554 personnes suivies en moyenne pendant 22 ans. Notez que la réduction du risque de mortalité observée chez les personnes qui adhèrent le plus fortement au régime méditerranéen (23%) est encore plus prononcée (33%) chez les consommateurs modérés de vin (175 mL en moyenne, soit moins de 2 verres par jour). Tiré de Martinez-González et coll. (2026).

En somme, il semble de plus en plus clairement établi que le vin se distingue d’autres types d’alcool par ses effets positifs sur la santé.  Il faut cependant garder à l’esprit que la réduction du risque de maladies cardiovasculaires et de mortalité prématurée associée à la consommation de vin n’est vraisemblablement pas due à cette source d’alcool en tant que tel, mais provient plutôt de son effet synergique avec une alimentation de type méditerranéen, riche en fruits et légumes, en légumineuses et en noix, qui utilise l’huile d’olive comme source majeure de lipides et où l’apport en viande est modéré.

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