Dr Martin Juneau, M.D., FRCP

Cardiologue, directeur de l'Observatoire de la prévention de l'Institut de Cardiologie de Montréal. Professeur titulaire de clinique, Faculté de médecine de l'Université de Montréal. / Cardiologist and Director of Prevention Watch, Montreal Heart Institute. Clinical Professor, Faculty of Medicine, University of Montreal.

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12 janvier 2024
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Prévention de l’infarctus du myocarde par la consommation modérée d’alcool : les avantages du vin rouge

En bref

  • Un grand nombre d’études ont montré qu’apport modéré en alcool provoque une série de modifications physiologiques qui diminuent significativement le risque de maladie coronarienne et de mortalité prématurée.
  • À doses plus élevées, par contre, l’alcool augmente le risque de plusieurs maladies, en particulier les cancers des voies digestives supérieures, et hausse le risque de mortalité.
  • Plusieurs études suggèrent cependant que cette hausse du risque de cancers et de mortalité est moins prononcée chez les buveurs de vin rouge.
  • Pour les personnes qui boivent de l’alcool, la consommation modérée de vin rouge pourrait donc représenter la meilleure façon de profiter des effets positifs de faibles doses d’alcool, tout en minimisant ses effets négatifs.

Comme nous l’avons mentionné dans un article précédent, un nombre impressionnant d’études populationnelles ont rapporté une diminution de l’incidence de maladies cardiovasculaires, en particulier les maladies coronariennes comme l’infarctus du myocarde, chez les personnes qui boivent modérément de l’alcool.  Une proportion écrasante de ces études montre en effet une relation de type « courbe en  J » entre l’incidence de ces maladies et la consommation d’alcool, c’est-à-dire que comparativement aux non-buveurs, un apport modéré en alcool (1 verre par jour pour les femmes, 1-2 verres par jour pour les hommes) réduit le risque de maladie coronarienne et de mortalité prématurée, mais que cette protection disparait rapidement à des quantités plus élevées, au-delà de 2 verres par jour pour les femmes et de 4 verres par jour pour les hommes  (Figure 1).  Les méta-analyses de centaines d’études qui ont documenté ce phénomène (voir ici et ici,  par exemple) montrent que l’effet positif des faibles quantités d’alcool sur le risque de mortalité est principalement dû à une réduction de l’ordre de 25 % de l’incidence et du risque de mortalité lié aux maladies cardiovasculaires, en particulier la maladie coronarienne, comparativement aux abstinents. Il est important de mentionner que même si la majorité des études qui se sont penchées sur ce lien entre la consommation modérée d’alcool et la diminution du risque de mortalité ont été réalisées dans les années 1980 et 1990, ces résultats ont été confirmé par des études récentes de grande envergure et peuvent être considérés comme un fait scientifiquement bien établi.

Figure 1. Exemple de la relation en «J » existant  entre le risque de mortalité et la quantité quotidienne d’alcool consommé.   Cette figure provient d’une méta-analyse de 34 études prospectives, regroupant plus de 1 million de participants. Notez qu’un apport modéré en alcool (1 verre pour les femmes, 1-2 verres pour les hommes) réduit d’environ 18 % le risque de mortalité prématurée. Adapté de  Castelnuovo et coll. (2006).

Cette relation biphasique en « J » entre l’alcool et le risque de mortalité s’explique en grande partie par la hausse du risque de plusieurs maladies observée chez les plus grands buveurs, notamment les cancers des voies digestives supérieures (bouche, pharynx, larynx, œsophage) et la cirrhose du foie, qui viennent annuler les effets positifs de l’alcool sur le risque de maladie coronarienne (Figure 2). Par contre, puisque les maladies cardiovasculaires, et en particulier la maladie coronarienne, représentent une des principales causes de mortalité prématurée, l’effet cardioprotecteur de l’alcool joue un rôle central dans la réduction de la mortalité observée dans les études populationnelles.

Figure 2. Variation des taux de différentes causes de mortalité selon la quantité quotidienne d’alcool consommé.Notez que la maladie coronarienne est la principale cause de mortalité influencée positivement par la consommation d’alcool. L’alcool réduit également le risque de mortalité aux AVC à faible dose (en particulier sous forme de vin rouge), mais cet effet disparait rapidement à des doses plus élevées, probablement en raison de l’augmentation bien documentée de la pression artérielle chez les gros buveurs, un important facteur de risque d’AVC. Tiré de Vogel (2002).

Il est important de noter que ces effets bénéfiques de quantités modérées d’alcool sur le risque d’infarctus ont été systématiquement observés dans TOUTES les études d’envergure réalisées au cours des 50 dernières années, incluant les plus récentes qui remettent pourtant en question ces bénéfices de l’alcool à faibles doses. Dans ces études, l’effet cardioprotecteur des faibles doses d’alcool est bel et bien observé, mais semble beaucoup plus faible en raison du choix des auteurs de comparer les buveurs modérés aux buveurs très légers plutôt qu’aux abstinents à vie, comme c’est généralement le cas dans les études sur l’alcool (on incluait initialement dans ce groupe les ex-buveurs, mais cette pratique a cessé depuis longtemps, car l’arrêt d’alcool est souvent le signe d’un problème de santé sous-jacent) (Figure 3). Autrement dit, en modifiant de la sorte le groupe de référence, les bénéfices sur la prévention de l’infarctus sont grandement atténués et ceux sur la mortalité toute cause sont abolis, ce qui pourrait suggérer qu’il n’y a aucun bénéfice associé à la consommation, même modérée, d’alcool. Pourtant, lorsque ces mêmes études utilisent les abstinents à vie comme barème de comparaison, elles observent aussi une diminution du risque de maladies cardiovasculaires et de la mortalité prématurée, suivie par une hausse rapide du risque à des niveaux de consommations plus élevés (Figure 3). 

Figure 3. Variations de l’interprétation des effets de l’alcool sur le risque de maladies cardiovasculaires et de mortalité selon le groupe utilisé comme référence.  Lorsque les très légers buveurs (<25 g par semaine, soit environ 1-2 verres)  sont utilisés comme groupe de référence (rapport de risque =1,0), les bénéfices cardiovasculaires de faibles quantités d’alcool sont considérablement atténués et ceux sur la mortalité toute cause disparaissent complètement, ce qui est interprété par les auteurs comme une indication qu’il n’y a aucun bénéfice associé à la consommation d’alcool, même lorsqu’elle est modérée.  Par contre, si on utilise comme référence les abstinents à vie (rectangles jaunes), comme c’est normalement le cas dans la plupart des études (données non présentées dans l’article, mais incluses dans les données supplémentaires disponibles en ligne), la figure montre clairement une forte diminution des risques de maladies cardiovasculaires et de la mortalité prématurée, qui prend la forme d’une courbe en « J » similaire à celle mise en évidence par des centaines d’études sur le sujet.  Adapté de Wood et coll. (2018).  

Le récent rapport du CCDUS (Centre canadien sur les dépendances et l’usage de substances) dont on a abondamment parlé l’an dernier, et qui suggère au gouvernement d’abaisser drastiquement les quantités d’alcool recommandées à la population, est d’ailleurs presque exclusivement basé sur ce type d’études utilisant les buveurs légers plutôt que les abstinents comme groupe de référence.  Bien que cette approche puisse être utile pour sensibiliser la population aux risques qui découlent d’une consommation excessive d’alcool, elle a néanmoins le désavantage de balayer du revers de la main les effets positifs bien documentés qui sont associés à une consommation légère ou modérée.

En somme, une lecture non biaisée de la recherche des 50 dernières années permet de conclure que si les effets négatifs associés à la consommation excessive d’alcool sont indisputables, les effets positifs d’une consommation modérée le sont tout autant, en particulier en ce qui concerne la prévention de l’infarctus du myocarde. Cet effet cardioprotecteur de l’alcool à faible dose fait partie des habitudes de vie  associées à une réduction du risque de mortalité prématurée identifiées dans plusieurs études épidémiologiques et peut certainement contribuer à un mode de vie optimal pour le maintien d’une bonne santé: par exemple, les études réalisées en Suède et aux Etats-Unis montrent que lorsqu’il est combiné à une saine alimentation, une activité physique régulière et un contrôle du poids corporel, un apport modéré en alcool fait partie des facteurs associés à une réduction très importante de l’incidence des maladies coronariennes et à une augmentation spectaculaire (14 ans) de l’espérance de vie. Notons également que l’effet cardioprotecteur de la consommation modérée d’alcool est aussi observé chez les personnes ayant des antécédents d’accidents cardiovasculaires. Par exemple, une étude française a montré que chez les survivants d’un infarctus, la consommation modérée de vin (2-4 verres par jour) était associée à une réduction du risque de complications cardiovasculaires du même ordre que celle observée chez les personnes en bonne santé. Une étude italienne en est arrivée aux mêmes conclusions, notant une diminution de 13 % du risque de récidives d’accidents cardiovasculaires et une baisse de 23 % du risque de mortalité toute cause chez les patients coronariens qui boivent modérément du vin.

Mécanismes cardioprotecteurs

Un très grand nombre d’études se sont penchées sur les mécanismes impliqués dans la réduction du risque de maladies cardiovasculaires, et plus particulièrement d’infarctus du myocarde, associé à la consommation modérée de boissons alcoolisées (Figure 4). En plus de certains effets hormonaux et métaboliques qui découlent de l’alcool (effet antiinflammatoireamélioration de la sensibilité à l’insulineréduction de l’obésité abdominale (en particulier pour le vin rouge),  amélioration de la fonction endothéliale), deux grands effets biologiques identifiés jusqu’à présent semblent particulièrement importants pour la réduction du risque de maladie coronarienne :

Figure 4. Mécanismes proposés pour la réduction du risque de maladies cardiovasculaires associée à la consommation modérée d’alcool. Adapté de Haseeb et coll. (2017).

Amélioration du profil lipidique. Les études observent systématiquement une augmentation  (environ 10 %) des taux sanguins de cholestérol-HDL et d’apolipoprotéine AI (une protéine structurale majeure des HDLs) associée à un apport modéré en alcool (2 verres par jour). Les particules HDLs sont impliquées dans le transport du cholestérol des artères vers le foie, ce qui permet de réduire le développement de l’athérosclérose (c’est la raison pour laquelle on appelle couramment les HDLs le « bon » cholestérol), et un très grand nombre d’études ont montré qu’une hausse des HDLs est associée à une diminution significative du risque de maladie coronarienne.  Il y a donc peu de doute que cette hausse des HDLs contribue à l’effet cardioprotecteur observé chez les buveurs modérés d’alcool.  Selon les données disponibles, on estime qu’environ 30 % de la réduction du risque de maladies cardiovasculaires observée chez les buveurs modérés est due à cette amélioration du profil lipidique. Tous les types de boissons alcoolisées haussent les taux sanguins de HDLs, mais certaines études ont suggéré que cette augmentation pourrait être plus prononcée chez les buveurs modérés de vin. Le vin rouge (mais non les autres types d’alcools) est également associé à une diminution de l’oxydation des particules LDLs (un phénomène clé du développement de l’athérosclérose), une activité biologique due à son contenu en polyphénols (discuté plus loin, voir Figure 6).

Effet anticoagulant. La diminution du risque de thromboses (formation de caillots) semble également jouer un rôle central dans les effets positifs de la consommation modérée d’alcool sur le risque d’infarctus. Plusieurs études randomisées ont clairement montré qu’à faibles doses, l’alcool abaisse les taux sanguins de fibrinogène (la protéine utilisée pour former les caillots) et augmente en parallèle les taux du tissue plasminogen activator (tPA), une enzyme qui dissout ces caillots. On a aussi remarqué que l’agrégation des plaquettes (l’étape initiale de la coagulation du sang) était fortement diminuée chez les buveurs modérés, en particulier les buveurs de vin rouge. Il a été proposé que ce phénomène pourrait contribuer à la faible incidence de mortalité coronarienne observée en France comparativement à plusieurs autres pays, et ce, en dépit d’une alimentation très riche en gras saturés et des taux de cholestérol sanguins élevés.  Bien qu’il soit improbable que ce « paradoxe français » soit totalement attribuable à la consommation de vin rouge (d’autres facteurs alimentaires sont certainement en jeu), ces observations sont néanmoins à l’origine d’un nombre considérable d’études visant à déterminer si la consommation modérée de vin rouge pourrait procurer plus de bénéfices sur la santé que celle d’autres types de boissons alcoolisées.  

Le vin rouge, une boisson alcoolisée complexe

On a retrouvé des traces de viniculture en Géorgie (Caucase du Sud) datant d’environ 8000 ans, ce qui fait du vin la plus vieille boisson alcoolisée consommée par les humains. Le vin se distingue aussi d’autres types d’alcools par sa plus grande complexité moléculaire, avec notamment la présence d’au moins 500 composés phénoliques distincts, présents dans le raisin de départ et qui sont extraits lors du processus de fermentation (Figure 5).  Bien que peu quantitativement peu abondants (moins de 1 % des constituants du vin), ces composés phénoliques confèrent au vin ses propriétés organoleptiques uniques, autant en termes de couleur, de goût que de sensation en bouche.   

Au cours de la vinification, le pressurage (séparation du jus et des peaux des raisins) intervient avant la fermentation pour le vin blanc, mais après pour le vin rouge.  Puisque ces composés phénoliques proviennent majoritairement de la peau des raisins, le contact prolongé avec les peaux au cours de la fermentation permet une meilleure extraction de ces molécules, d’où leur présence en quantités beaucoup plus importantes dans le vin rouge  que dans le vin blanc (Figure 6).  

Figure 5. Survol de la composition chimique du vin. Adapté de Haseeb et coll. (2017).
Figure 6. Contenu en composés phénoliques des vins rouge et blanc. Notez que ces concentrations varient énormément selon le cépage, la localisation géographique des vignes, le climat, ainsi que les différents processus utilisés pour l’élaboration des vins.  * Les tanins hydrolysables dérivent des fûts de chêne utilisés pour l’élevage de certains vins et leurs quantités dépendent donc du temps en barrique de bois. Tiré de Waterhouse (2002).

Au-delà de leur importance dans la structure du vin, les composés phénoliques pourraient également contribuer aux effets positifs de la consommation modérée de vin observés dans les études épidémiologiques. Il est en effet bien établi qu’un apport alimentaire élevé en polyphénols, en particulier ceux de la classe des flavonoïdes, est associé à une réduction significative de l’incidence d’accidents cardiovasculaires (voir ici et ici, par exemple).  En plus de contenir plusieurs flavonoïdes retrouvés dans les fruits et légumes couramment consommés (quercétine, catéchine, acide ellagique, par exemple), le vin rouge représente également la seule source alimentaire significative de resvératrol, un composé phénolique qui est extrait de la peau du raisin lors de la fermentation.  Cette molécule pourrait jouer un rôle central dans les effets cardioprotecteurs du vin rouge étant donné ses nombreuses activités biologiques au niveau vasculaire, notamment une hausse de production du vasodilatateur NO (monoxyde d’azote), une réduction du stress oxydatif et de l’inflammation.  

Même si le resvératrol (et les polyphénols en général) sont quantitativement peu abondants dans le vin rouge, plusieurs observations suggèrent que ces activités biologiques (antioxydantes, antiinflammatoires, vasorelaxantes) participent vraisemblablement à l’effet cardioprotecteur associé à la consommation modérée de vin rouge :

  1. Biodisponibilité. Les données disponibles indiquent que les concentrations plasmatiques des polyphénols et de leurs métabolites obtenues par la consommation modérée de vin rouge, bien que faibles (de l’ordre de 1 micromole par litre ou moins), sont néanmoins amplement suffisantes pour exercer une action bénéfique sur plusieurs paramètres impliqués dans le développement des maladies cardiovasculaires.  Il faut aussi noter qu’il existe d’autres exemples où  la présence de polyphénols, même en quantités faibles, est associée à des bénéfices additionnels sur la santé cardiovasculaire. C’est notamment le cas de l’huile d’olive extra-vierge, dont le contenu en polyphénols plus élevé que l’huile d’olive régulière est considéré comme le principal facteur associé à une diminution plus prononcée du risque de maladie cardiovasculaire (voir notre article à ce sujet).  
  2. Changements métaboliques. Dans plusieurs essais cliniques d’intervention, le vin s’est montré supérieur aux autres types d’alcool pour moduler favorablement plusieurs paramètres liés au développement des maladies cardiovasculaires. Par exemple, des études randomisées ont montré que le vin provoque une plus grande amélioration de la résistance à l’insuline et de la fonction endothéliale que d’autres types d’alcool, et protège plus efficacement les vaisseaux du stress oxydatif.

Pour toutes ses raisons, il a été proposé que les bénéfices cardiovasculaires du vin rouge pourrait s’avérer supérieurs à ceux procurés par d’autres types d’alcool, autant au niveau cardiovasculaire que de la santé en général

Vin rouge et maladie coronarienne

Bien qu’elle soit biologiquement plausible, cette supériorité du vin rouge sur la santé cardiovasculaire demeure cependant très difficile à prouver. D’une part, il est impossible (pour des raisons éthiques, en particulier) de faire des études randomisées où l’on évaluerait l’incidence de maladies cardiovasculaires chez un groupe de participants assignés au hasard à consommer régulièrement ou non des boissons alcoolisées (vin ou autres) pendant plusieurs années.  D’autre part, la plupart des buveurs modérés ne consomment généralement pas un seul type d’alcool et il devient en conséquence presque impossible de distinguer l’effet positif  du vin rouge de celui associé à un apport modéré en alcool en général (hausse des taux de HDL, activité anticoagulante). Néanmoins, un certain nombre d’observations suggèrent que la consommation modérée de vin rouge pourrait représenter la meilleure façon de profiter des bénéfices cardiovasculaires de l’alcool tout en minimisant ses effets négatifs sur le risque de cancer (discuté plus loin, voir Figure 9).

Études écologiques. Un premier indice de l’effet positif du vin rouge sur la santé cardiovasculaire provient d’études écologiques (réalisées à l’échelle des populations globales et non des individus) où on a comparé l’incidence de mortalité cardiovasculaire en fonction de la quantité moyenne de vin consommé par les habitants de divers pays.  On a ainsi remarqué que les pays qui étaient les plus grands consommateurs de vin rouge, notamment la France et l’Italie, présentaient une incidence de mortalité beaucoup plus faible que ceux qui en consommaient moins (Figure 7).  Des résultats similaires ont été obtenus par d’autres groupes, mais bien qu’elles soient intéressantes, ces études écologiques demeurent sujettes à l’interférence de plusieurs facteurs impossibles à contrôler (culturels, socioéconomiques, liés au mode de vie) et qui peuvent influencer les résultats.

Figure 7. Variation géographique du taux de mortalité cardiovasculaire selon la quantité de vin rouge consommée. Tiré de St-Leger et coll. (1979).

Études de cohorte. Cette supériorité du vin rouge observée dans les études écologiques est cependant moins claire dans les études de cohorte (prospectives et cas-témoins), dans lesquelles on compare l’incidence de maladies cardiovasculaires selon le type d’alcool consommé par un groupe d’individus donné. Comme le montre le Tableau 1, certaines études ont rapporté que les buveurs de vin étaient moins à risque de maladie coronarienne ou de mortalité prématurée que ceux qui préféraient la bière ou les spiritueux, tandis que d’autres n’ont observé aucune différence entre les différents types d’alcool. 

PopulationConsommation d’alcoolParamètres mesurésVariation du risque *Source
Supériorité du vin comparativement aux autres types d’alcools
87,256 femmes5-15g/jr
Maladie coronarienne↓40% (Vin>bière=spiritueux)Stampfer et coll. (1988)
AVC↓40 %
128,934 adultes1-2 verres/jrMortalité toute cause↓20% (vin seulement)Klatsky et coll. (2003)
Mortalité coronarienne↓60% (vin)
↓30% (bière)
36,250 hommes22-32 g/jrMortalité toute cause↓33% (vin seulement)Renaud et coll. (1992)
Mortalité coronarienne↓45% (vin)
↓12% (bière)
Mortalité cancer↓22% (vin)
↑4% (bière)
24,523 adultes8-21 verres/semMortalité toute cause↓24% (vin seulement)Grønbaek et coll. (2000)
Mortalité coronarienne↓36% (vin)
↓37% (bière)
↓22% (spiritueux)
Mortalité cancer↓22% (vin)
↑32% (bière)
↑13% (spiritueux)
1373 hommes≥ 0-20 g/ semMortalité toute cause↓27% (vin seulement)Streppel et coll. (2009)
Mortalité coronarienne↓39% (vin)
↓18% (bière)
↓8% (spiritueux)
13,285 adultes1-2 verres/jrMortalité cardiovasculaire et cérébrovasculaire↓53% (vin)Grønbaek et coll. (1995)
↓21% (bière)
↑16% (spiritueux)
513 patientes
918 contrôles
≥0-4 verres/semInfarctus du myocarde↓60% (vin)Rosenberg et coll. (1981)
↓20% (bière)
↓10% (spiritueux)
123,840 adultes≥2 jours/semMortalité toute cause↓20% (vin)Klatsky et coll. (1990)
↓10% (bière)
Mortalité coronarienne↓50% (vin)
↓30% (bière)
↓40% (spiritueux)
2106 hommes (non-fumeurs)2 verres/jrMortalité coronarienne↓75% (vin)Friedman et coll. (1986)
↓51% (bière)
↓34% (spiritueux)
Pas de supériorité du vin comparativement aux autre types d’alcools
44,059 hommes2 verres/jrMaladie coronarienne↓2% (vin)Rimm et coll. (1991)
↓20% (bière)
↓45% (spiritueux)
11,121 hommes≥1 verre/jrMaladie coronarienne↓30% (vin)Kozarevic et coll. (1980)
↓40% (bière)
↓20% (spiritueux)
1136 hommes≤ 48 g /jrMortalité coronarienne↓70% (vin)Hennekens et coll. (1979)
↓70% (bière)
↓80% (spiritueux)
38,077 hommes≥ 15 g/jrMaladie coronarienne↓52% (vin rouge)Mukamal et coll. (2003)
↓38% (vin blanc)
↓41% (bière)
↓27% (spiritueux)

Tableau 1. Exemples d’études qui ont comparé les effets du vin, de la bière et des spiritueux sur le risque de maladie coronarienne et de mortalité liés à diverses causes. * Comparativement aux abstinents.

Certaines études réalisées auprès de populations qui consommaient l’alcool principalement sous forme de bière (République tchèqueAllemagne ou Hawaii) ont noté une diminution de maladie coronarienne comparativement aux abstinents, mais le degré de protection offert par la bière comparativement à celui du vin demeure incertain.  Selon une méta-analyse, un apport modéré en bière et en vin est associé dans les deux cas à une diminution similaire du risque d’accident cardiovasculaire, tandis qu’une autre méta-analyse montre que la protection par la bière serait moins prononcée que celle observée chez les buveurs modérés de vin. Ceci est en accord avec une étude rapportant une diminution de 20 % du risque de mortalité toute cause et de 30 % de la mortalité cardiovasculaire chez les buveurs modérés de vin comparativement aux buveurs exclusifs de bière.

Il est également intéressant de noter que la réduction du risque de mortalité par de faibles quantités d’alcool semble beaucoup soutenue chez les habitants des pays où le vin est la principale boisson alcoolisée consommée par la population (Figure 8). Par exemple, comparativement aux pays plus septentrionaux (Angleterre, Scandinavie) qui consomment préférentiellement l’alcool sous forme de bière, la réduction de la mortalité est plus prononcée pour les habitants de la France et de l’Italie dont le vin est la boisson de prédilection, et ce même à des quantités relativement élevées d’alcool (40 g, soit environ 3 verres par jour). Ces données suggèrent donc que si les bénéfices cardiovasculaires du vin rouge sont similaires à ceux d’autres boissons alcoolisées en faibles quantités, la fenêtre de protection offerte par le vin rouge semble beaucoup plus grande que pour les autres types d’alcool.  D’ailleurs, il est intéressant de noter que dans l’étude classique des Sept Pays (qui a établi un lien entre les taux de cholestérol et le risque de maladie cardiovasculaire), la plus faible mortalité cardiovasculaire des cohortes situées dans les régions rurales de l’Italie a été observée chez les hommes qui consommaient en moyenne 78 g d’alcool par jour (environ 5 verres), presque exclusivement sous forme de vin pendant les repas. Un suivi de cette population pendant 30 ans a montré que ce niveau de consommation est associé à une espérance de vie supérieure de 2 ans à celle des buveurs occasionnels ou des buveurs qui excèdent cette quantité. Ces observations suggèrent donc que les effets néfastes de l’alcool sont beaucoup moins prononcés lorsque cet apport se fait sous forme de vin rouge.

Figure 8. Comparaison de la variation du taux de mortalité associée à la consommation d’alcool entre différents pays européens. Notez la relation très différente entre la quantité d’alcool consommé et le risque de mortalité pour les personnes vivant en France et en Italie, où le vin est le principal consommé, suggérant que ces bénéfices sur la mortalité ne sont pas simplement dus à l’alcool.  Adapté de Castelnuovo et coll. (2022).

Un autre indice de l’effet supérieur du vin, de nature plus indirecte cependant, provient d’un volet de l’étude INTERHEART qui a examiné l’association entre la consommation d’alcool et le risque d’infarctus du myocarde.  Dans cette étude, il a été montré que l’Asie du Sud (Inde, Pakistan, Sri Lanka, Bangladesh) était la seule région du monde où la consommation d’alcool n’était pas associée à une diminution, mais plutôt à une hausse significative du risque d’infarctus. Il est intéressant de noter que la très grande majorité (93 %) de l’alcool consommé par les habitants de cette région est sous forme de spiritueux, dont la moitié est fabriquée de façon domestique, tandis que la consommation de vin est excessivement rare (0,3 %). Il est donc possible que la consommation d’alcool soit plus dommageable pour le cœur lorsqu’elle se fait principalement sous forme de spiritueux plutôt que de vin rouge. D’ailleurs, il a été observé que les buveurs de bière et de spiritueux présentaient un risque accru d’accidents cardiovasculaires, de cirrhose, d’accidents ou de blessures et de mortalité prématurée comparativement aux buveurs de vin rouge.

Vin rouge et cancer

En 1988, le Centre international de recherche sur le cancer (IARC) a  classifié l’alcool comme un agent cancérogène du groupe 1, c’est-à-dire une substance dont la cancérogénicité chez l’homme est certaine. Il est en effet maintenant bien établi que l’acétaldéhyde produit au cours du métabolisme de l’éthanol est une molécule très réactive, qui peut causer d’énormes dommages au matériel génétique des cellules et ainsi enclencher le développement d’un cancer. 

Il semble toutefois que cet effet cancérigène soit moins prononcé pour le vin rouge que pour d’autres types d’alcool. Par exemple, une étude danoise a montré que la consommation de 8-21 verres de vin par semaine était associée à une réduction de 22 % de la mortalité liée au cancer, tandis qu’à l’inverse, la même quantité d’alcool sous forme de bière ou de spiritueux augmente d’environ 20 % le risque de mortalité liée à cette maladie.  Cette différence est probablement due à l’effet très différent de ces types d’alcools sur le risque de cancer du système digestif supérieur (bouche, pharynx, œsophage), des organes particulièrement vulnérables aux effets cancérigènes de l’alcool : alors que la consommation de bière ou de spiritueux (7-21 verres par semaine)  augmente de 300% le risque de ces cancers, la même quantité d’alcool sous forme de vin réduit ce risque de 50 %.  Cette différence entre le vin et les autres types d’alcool est également observée pour plusieurs autres types de cancers. Par exemple, une étude a montré que si les buveurs de bière et de spiritueux sont plus à risque de cancer du poumon, la consommation modérée de vin rouge est quant à elle associée à une réduction significative du risque de ce cancer.  Une étude montréalaise a quant à elle rapporté que la hausse du risque de plusieurs types de cancers associée à la consommation d’alcool est restreinte aux buveurs de bière et de spiritueux et n’est pas observée chez les buveurs de vin, avec même une réduction substantielle de risque de certains types de cancers (œsophage, foie, pancréas, et côlon, en particulier) (Figure 9). 

Figure 9.  Relation entre le type d’alcool consommé et le risque de différents cancers. Les risques ont été calculés en utilisant les abstinents comme groupe de référence. Notez que pour l’ensemble de ces cancers, la hausse du risque associé à la consommation d’alcool est beaucoup moins élevée chez les buveurs de vin (rectangles rouges). Tiré de Benedetti et coll. (2009).

Une différence entre le vin et les autres types d’alcool sur le risque de cancer est également suggérée par une étude de grande envergure, réalisée auprès d’un million de femmes suivies pendant 10 ans, qui a montré que la hausse du risque de cancer du foie, de la bouche et du côlon qui touche les buveuses de bière ou de spiritueux disparaît presque complètement chez celles qui préfèrent le vin, et est même associée à une diminution du risque dans le cas le cancer du côlon.  Un plus faible risque de cancer associé à la consommation de vin plutôt que d’autres types d’alcools a également été observé dans d’autres études pour les cancers du foie, du  pancréas, de la prostate et des ovaires.  Récemment, une analyse de 73 études n’a détecté aucune association entre la consommation de vin rouge et le risque de plusieurs cancers digestifs, gynécologiques ou autres (rein, peau, poumon, cerveau).  

Étant donné que l’éthanol contenu dans le vin est métabolisé en acétaldéhyde de la même façon que celui des autres types d’alcool, il a été proposé que les propriétés antioxydante et antiinflammatoire des composés phénoliques du vin rouge pourraient mitiger les effets négatifs de cette molécule toxique et atténuer du même coup le risque de cancer. Le resvératrol a reçu à cet égard une attention considérable, car cette molécule interfère avec un grand nombre de processus impliqués dans le développement du cancer. Bien que le resvératrol soit métabolisé très rapidement suite à son absorption, il a été observé que ses métabolites (sulfates de resvératrol) sont captés par les cellules et conservent leur activité biologique, suggérant que les concentrations de resvératrol atteintes par la consommation modérée de vin rouge  seraient suffisantes pour induire l’arrêt de croissance de la cellule.  

Globalement, ces observations suggèrent que le risque de développer certains cancers liés à la consommation d’alcool est généralement moins élevé chez les buveurs de vin que chez ceux qui boivent d’autres types d’alcool. Cela ne signifie évidemment pas que la consommation de vin est sans risque (la hausse du risque de cancer du sein associée à la consommation modérée de tous les types d’alcool, incluant le vin rouge, est un rappel de cette réalité), surtout si elle excède les seuils recommandés de 1 verre par jour pour les femmes et de 2 verres par jour pour les hommes.  Néanmoins, pour les personnes qui boivent régulièrement de l’alcool, il y a peu de doute qu’un apport modéré en vin rouge représente le meilleur choix pour profiter des bénéfices de l’alcool sur la réduction du risque de maladie coronarienne, tout en minimisant ses effets négatifs sur le risque de cancer. Cette supériorité du vin rouge est bien illustrée par l’absence d’une hausse significative  du risque de mortalité chez les buveurs de vin, même à des quantités assez importantes d’alcool, comparativement à la hausse importante observée chez les buveurs de bière et de spiritueux (Figure 10).

Figure 10. Comparaison des hausses du risque de mortalité associées à la consommation de différents types de boissons alcoolisées.  Comme mentionné dans la légende de la figure 3, les risques de mortalité sont établis en utilisant les légers buveurs comme groupe de référence, ce qui élimine les bénéfices habituellement observés pour les faibles quantités d’alcool. Néanmoins, les données montrent clairement que pour une quantité équivalente d’alcool, le risque de mortalité est beaucoup moins élevé chez les consommateurs de vin. Tiré de Wood et coll.(2018).
 

Mode de consommation idéal

Pour profiter au maximum des bénéfices de quantités modérées d’alcool, on peut s’inspirer du régime méditerranéen, dans lequel l’alcool est consommé modérément pendant les repas, habituellement sous forme de vin. Un très grand nombre d’études ont montré que ce mode d’alimentation est associé à une baisse significative du risque de maladie cardiovasculaire (voir notre article à ce sujet) et il a été suggéré que la consommation modérée de vin était responsable à elle seule de 25 % de ces bénéfices, soit autant que l’apport élevé en fruits et en légumes caractéristique de ce régime. Au niveau métabolique, cette contribution importante de l’alcool est possiblement liée à son effet positif sur le contrôle de la glycémie et de l’inflammation, mais il ne faudrait pas non plus négliger son impact psychosocial, notamment sur la réduction du stress chronique (voir notre article sur le sujet).  Un autre avantage de ce mode de consommation est de répartir l’apport modéré en alcool sur toute la semaine et ainsi de minimiser les épisodes de beuveries (binge drinking), où l’apport élevé en alcool en un court laps de temps augmente drastiquement le risque de problèmes de santé, incluant au niveau cardiovasculaire.  Il est bien établi (voir ici et ici, par exemple) que pour une même quantité d’alcool, la réduction du risque d’infarctus du myocarde est beaucoup plus marquée pour les personnes qui boivent de petites quantités régulièrement (≥ 2 jours ou plus par semaine) que pour celles qui consomment cette quantité en 1 ou 2 occasions. Cette consommation répartie sur plusieurs jours par semaine se traduit par une réduction importante du risque de mortalité (Figure 11) et il est vraisemblable que ce bénéfice est encore plus accentué si la consommation d’alcool se fait principalement sous forme de vin rouge.

Figure 11. Variation du risque de mortalité selon la fréquence de consommation d’alcool. Notez la réduction du risque de mortalité pour des consommations d’alcool (tous types confondus) allant jusqu’à 200 g par semaine (environ 14 verres) lorsque la quantité d’alcool est répartie sur plusieurs jours de la semaine. Tiré de Wood et coll. (2018).

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