Dr Éric Thorin, Ph. D.

Professeur titulaire, Département de Chirurgie, Université de Montréal. Chercheur au centre de recherche de l'Institut de cardiologie de Montréal.

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L’impact néfaste des PFAS sur la santé et mortalité cardiovasculaire se confirme

En bref

  • Les substances per- et polyfluoroalkylées (PFAS), «polluants éternels», sont utilisés dans une large gamme de produits tels les ustensiles de cuisine, vêtements, cuirs, farts de ski, mousses anti-incendie, pesticides, etc., pour leurs propriétés antiadhésives, imperméabilisantes, et déperlantes (repousse l’eau, qui « perle » à sa surface).
  • On retrouve désormais les PFAS dans l’eau du robinet et dans le sang de pratiquement toutes les personnes testées.
  • Deux études récentes confirment l’impact néfaste des PFAS autant sur les maladies cardiovasculaires que sur la mortalité prématurée.

Nous avons récemment discuté des effets néfastes potentiels pour la santé des substances per- et polyfluoroalkylées (PFAS), souvent désignées comme «polluants éternels» en raison de leur persistance dans l’environnement (voir notre article à ce sujet). Ces molécules ont progressivement contaminé, à des concentrations diverses, l’environnement, les organismes vivants et toute la chaîne alimentaire. On les retrouve également dans les ressources aquatiques et, en bout de chaîne, dans l’eau du robinet, car les systèmes de traitement d’eau classiques ne peuvent pas éliminer cette pollution.

Le mois dernier, une équipe dirigée par deux professeures d’épidémiologie et de biostatistique de l’université de Göteborg (Suède), a publié des travaux importants dans la revue Environmental Research associant les PFAS à une augmentation du risque de morbidité et de mortalité cardiovasculaires. Ces travaux concluent à une élévation de 10 % à 28 % du risque d’accidents vasculaires cérébraux (AVC) et d’infarctus du myocarde chez les personnes ayant bu une eau du robinet fortement contaminée, par rapport à ceux ayant bu une eau faiblement polluée. La mortalité par maladie cardiovasculaire est augmentée d’environ 15 %. 

Pour arriver à cette conclusion, les chercheurs suédois ont évalué l’exposition à l’eau du robinet d’une cohorte de plus de 45 000 personnes, toutes habitant ou ayant habité Ronneby (Suède) entre 1985 et 2013. Dans cette petite ville du sud de la Suède, deux usines distinctes approvisionnent la population en eau potable : à cette époque, l’une puisait dans une nappe d’eau polluée par les mousses anti-incendie utilisées sur une base militaire toute proche, l’autre s’approvisionnait à une source bien moins contaminée. Les « polluants éternels » n’ayant été recherchés dans l’eau potable que récemment, les habitants de Ronneby sont devenus, malgré eux, les cobayes d’une expérience grandeur nature : avec leur adresse postale, les chercheurs ont pu savoir laquelle des deux usines les avaient approvisionnés. La première distribuait aux usagers une eau contaminée à hauteur d’environ 10 microgrammes de PFAS par litre (µg/L), la seconde à des taux de l’ordre de 0,05 µg/L. Parce que l’eau n’est que l’une des sources de contamination possible, les chercheurs ont pris soin de valider la pertinence de leur protocole en mesurant la quantité de certains de ces polluants dans la circulation sanguine de 3 000 personnes prises au hasard dans la cohorte. Les concentrations moyennes sont environ de trois à cinq fois plus élevées chez les individus alimentés par l’usine contaminée que chez les autres.

Les chercheurs ont ensuite croisé ces informations avec les données du registre national des patients qui recense les informations complètes de toutes les hospitalisations depuis 1964 et des soins ambulatoires depuis 2001, ainsi que les données du registre national des décès qui les centralise depuis 1952. Les auteurs en déduisent une probabilité accrue de 10 % d’infarctus du myocarde, de 10 % d’AVC ischémique (obstruction d’un vaisseau sanguin alimentant le cerveau par un caillot) et de 28 % d’AVC hémorragique (rupture d’un vaisseau sanguin cérébral), chez les personnes ayant été approvisionnées par l’eau la plus contaminée. En toute cohérence avec ces résultats, la mortalité par maladie cardiovasculaire est augmentée de 15 % chez ces les sujets du groupe le plus exposé. Il faut se rappeler que les AVC hémorragiques représentent 20% des AVC et qu’ils sont souvent bien plus mortels que les AVC ischémiques. Mais comme l’indiquent les auteurs, les résultats de l’étude pourraient sous-estimer les effets réels de ces polluants, car les individus du groupe contrôle vivaient à proximité de la source contaminée et avaient donc l’opportunité de consommer de l’eau fortement polluée en dehors de leur domicile.

L’analyse de la population de Ronneby offre une nouvelle pièce au casse-tête encore très incomplet des troubles et des maladies associées aux PFAS. Jusqu’à présent, les informations épidémiologiques les plus solides provenaient de la cohorte dite « C8 », constituée au début des années 2000 après la découverte de lourdes contaminations de l’environnement et des populations autour de l’usine de la firme DuPont à Parkersburg, en Virginie-Occidentale (États-Unis) que nous avions déjà mentionné. Plus récemment, la grande étude italienne réalisée en Vénétie et publiée en 2024 a rapporté une mortalité cardiovasculaire supérieure de 20 % à 30 % dans les communes fortement exposées aux PFAS par rapport aux communes non exposées. Cette étude suédoise renforce donc les connaissances sur les effets délétères des PFAS sur la santé cardio-vasculaire.

Hasard du calendrier, une équipe de l’Université Harvard publie ce mois-ci dans la revue Journal of the American Heart Association des résultats convergents montrant que les PFAS augmentent le risque de maladies cardio-vasculaires (+9,6%) et de mortalité (+3,9%) dans une cohorte de 1 382 sujets prédiabétiques suivis pendant 20 années en moyenne. La limite de cette étude est le faible nombre de participants; par contre, sa force est de démontrer que les « polluants éternels » sont néfastes, peu importe que les sujets soient traités (n=432) ou non (n=472) avec la metformine, un médicament qui augmente l’efficacité de l’insuline et retarde l’occurrence du diabète, ou qu’ils suivent un programme (n=478) visant à normaliser leurs habitudes de vie par l’activité physique modérée et un régime alimentaire équilibré faible en gras et sucre.

Ces études publiées au cours des deux derniers mois, dans les deux cas très bien contrôlées statistiquement et méthodologiquement pour éviter les biais, renforcent les données recueillies à ce jour, et justifient l’importance de surveiller l’exposition des populations à ces substances dont l’utilisation de certaines a été interdite au Canada depuis 2012.

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