Dr Martin Juneau, M.D., FRCP

Cardiologue, directeur de l'Observatoire de la prévention de l'Institut de Cardiologie de Montréal. Professeur titulaire de clinique, Faculté de médecine de l'Université de Montréal. / Cardiologist and Director of Prevention Watch, Montreal Heart Institute. Clinical Professor, Faculty of Medicine, University of Montreal.

Voir tous les articles
La diminution du stress chronique contribue aux effets positifs de  la consommation modérée d’alcool sur le risque de maladies cardiovasculaires

En bref

  • Plusieurs études ont rapporté une diminution significative de l’incidence de maladies cardiovasculaires et de la mortalité prématurée chez les personnes qui consomment de faibles quantités d’alcool.
  • Une étude utilisant l’imagerie cérébrale par tomographie par émission de positrons (PET) montre que cet effet positif de la consommation légère/modérée d’alcool est corrélé avec une diminution de l’activité au niveau de l’amygdale, la région du cerveau associée aux réponses au stress.
  • Puisque le stress chronique est un facteur de risque bien documenté de maladies cardiovasculaires, la réduction de l’activité des voies neurologiques impliquées dans la réponse au stress pourrait donc contribuer aux effets cardioprotecteurs de faibles quantités d’alcool observés dans les études épidémiologiques.

Comme nous l’avons mentionné auparavant, un très grand nombre d’études épidémiologiques ont rapporté une diminution significative du risque de maladies cardiovasculaires chez les personnes qui boivent de l’alcool modérément, c’est-à-dire 14 verres ou moins par semaine. Comparativement aux abstinents, on observe typiquement une courbe en « J », avec une réduction du risque d’accidents cardiovasculaires et de mortalité prématurée à des consommations faibles d’alcool (≤ 1 verre par jour pour les femmes, ≤ 2 verres pour les hommes), suivie par une hausse du risque à des niveaux de consommation plus élevés. 

Cet effet cardioprotecteur de la consommation modérée d’alcool est systématiquement observé dans la très grande majorité des études, même celles qui rapportent une hausse du risque de mortalité globale à de très faibles quantités d’alcool consommées.  Par exemple, une synthèse de 83 études épidémiologiques regroupant 600,000 participants a montré que la consommation de 150 g par semaine d’alcool, ce qui correspond à environ 10 verres (donc une consommation très modérée), est associée à une hausse légère mais significative (environ 4 %) du risque de mortalité globale. Cependant, lorsque les auteurs examinent séparément les causes de mortalité, on observe plutôt une diminution d’environ 5 % de la mortalité liée aux maladies cardiovasculaires pour les mêmes quantités d’alcool. Un phénomène semblable a été rapporté dans d’autres études (voir ici, par exemple) et il semble donc de plus en plus clair que l’alcool, à faibles doses, exerce des effets positifs sur le cœur, différents de ceux sur l’organisme en général. La courbe en «J» où on observe une diminution de la mortalité à des faibles quantités d’alcool est donc essentiellement attribuable à l’effet positif de ces quantités d’alcool sur la mortalité cardiovasculaire, puisqu’il n’y a aucun effet protecteur sur le cancer et même, au contraire, une hausse du risque de ces maladies.

Effet anxiolytique

On attribue généralement l’effet cardioprotecteur des faibles doses d’alcool à une série de modifications physiologiques favorables à la santé cardiovasculaire. La hausse du cholestérol-HDL, la diminution du potentiel de thromboses (formation de caillots), l’amélioration de l’efficacité de la réponse à l’insuline ou encore la diminution de l’inflammation chronique provoquée par l’alcool sont en effet tous des phénomènes qui peuvent contribuer à la diminution de l’incidence d’accidents cardiovasculaires observée dans les études épidémiologiques.

Une autre facette du mode d’action de l’alcool qui pourrait contribuer à ses effets positifs sur la santé du cœur est son action relaxante sur le système nerveux central.  On sait en effet depuis plusieurs années que le stress psychosocial représente un important facteur de risque de maladies cardiovasculaires, d’une ampleur comparable à celle associée au surpoids abdominal et à l’hypertension, et il est donc possible que l’effet anxiolytique bien documenté de l’alcool puisse contribuer à atténuer les risques cardiovasculaires du stress. En ce sens, il faut noter que la consommation d’alcool est associée à une réduction de l’activité de l’amygdale, la zone du cerveau impliquée dans la réponse à des stresseurs.  Cet effet est intéressant, car il a été observé que le degré d’activation de l’amygdale était fortement associé au risque d’accidents cardiovasculaires.  

Pour explorer plus en détail ce lien entre l’effet relaxant de l’alcool et la santé cardiovasculaire, une équipe de chercheurs des Universités Yale et Harvard a utilisé les données recueillies par la Mass General Brigham Biobank, une banque contenant plusieurs informations sur la santé de 53,064 participants.  L’analyse a tout d’abord révélé que la consommation modérée d’alcool (1-14 verres par semaine) était associée à une diminution d’environ 25 % du risque de différents types de maladies cardiovasculaires (Figure 1), en accord avec l’effet cardioprotecteur de ces quantités relativement faibles d’alcool documenté par plusieurs études.  Par contre, même à ces doses, on a observé que la consommation d’alcool est associée à une hausse significative du risque de cancer (tous types confondus), ce qui souligne encore une fois la différence entre les effets  de l’alcool sur le cœur et le reste du corps.  La courbe en «J» où on observe une diminution de la mortalité à des faibles quantités d’alcool est donc essentiellement attribuable à l’effet positif de ces quantités d’alcool sur la mortalité cardiovasculaire, puisqu’il n’y a aucun effet protecteur sur le cancer et même, au contraire, une hausse du risque de ces maladies.

Figure 1. Association entre la consommation modérée d’alcool et le risque d’événements cardiovasculaires majeurs et de cancer.  Les données représentent le rapport des risques observé pour une consommation d’alcool faible à modérée (1-14 verres/sem) vs une consommation rare ou inexistante (<1 verre/sem).  Notez la baisse significative du risque de l’ensemble des accidents cardiovasculaires chez les buveurs modérés, incluant ceux touchant les artères coronaires (infarctus du myocarde, angine instable, angioplastie), mais aussi la hausse notable du risque global de cancer. Adapté de Mezue et coll. (2023).

Les chercheurs ont par la suite étudié un sous-groupe de 754 personnes qui avaient déjà subi une imagerie cérébrale (tomographie par émission de positrons (PET)) afin de déterminer l’effet d’une consommation légère/modérée d’alcool sur l’activité du réseau neuronal lié au stress. Les résultats d’imagerie ont montré une réduction de l’activité au niveau de l’amygdale (la région du cerveau associée aux réponses au stress) chez les personnes qui buvaient modérément par rapport à celles qui ne buvaient jamais ou très rarement ou encore celles qui buvaient beaucoup plus (>15 verres par semaine) (Figure 2).  L’examen des antécédents d’accidents cardiovasculaires touchant ces personnes indique que  cette diminution du stress observée chez les buveurs légers à modérés est corrélée avec une diminution de l’incidence de crises cardiaques et d’accidents vasculaires cérébraux chez cette population.  Cet impact positif de la diminution du stress causée par la consommation modérée d’alcool est également suggéré par la réduction deux fois plus importante du risque d’événements cardiovasculaires chez les personnes ayant des antécédents d’anxiété. 

Figure 2. Variation de l’activité des zones cérébrales impliquées dans le stress selon la fréquence de consommation d’alcool.  L’activité cérébrale liée au stress a été déterminée par tomographie par émission de positrons (PET) en mesurant la capture de 18F-fluorodeoxyglucose au niveau des amygdales et du cortex préfrontal ventromédian (une région influençant l’activité de l’amygdale). Les résultats représentent la cote Z, c’est-à-dire l’écart des valeurs par rapport à l’écart type moyen.  Notez que la baisse d’activité du réseau neuronal lié au stress est observée seulement chez les buveurs modérés. Tiré de Mezue et coll. (2023).
 

Modes de consommation

Ces résultats suggèrent donc qu’en plus d’être modérée, la consommation d’alcool devrait idéalement se faire dans un contexte social qui favorise ses effets anxiolytiques. Un bon exemple est le mode de consommation méditerranéen, caractérisé par un apport en alcool modéré, préférentiellement sous forme de vin consommé avec les repas, et réparti sur toute la semaine, sans épisodes de consommation excessive.  La convivialité des repas, de même que le plaisir de prendre le temps de cuisiner et de manger les aliments, sont également des éléments essentiels de l’alimentation méditerranéenne et font en sorte que les repas sont des moments privilégiés de sociabilité et de relaxation. Les études indiquent que la consommation modérée d’alcool dans ce contexte représente un des principaux éléments impliqués dans la réduction du risque de mortalité associée au régime méditerranéen, qui peut atteindre presque 50 % chez les personnes qui adhèrent le plus fortement à ce mode de consommation d’alcool. À la lumière des résultats de l’étude discutée plus tôt, il est possible que cet effet protecteur provienne de la combinaison des bienfaits physiologiques et psychologiques (réduction du stress chronique) procurés par la consommation modérée d’alcool sur la santé cardiovasculaire (Figure 3).

Figure 3. Facteurs physiologiques et psychologiques impliqués dans la diminution du risque d’accidents cardiovasculaires associé à la consommation modérée d’alcool. En plus des effets positifs bien documentés de l’alcool à faible dose sur plusieurs paramètres physiologiques impliqués dans le développement de l’athérosclérose et la rupture des plaques (panneau de gauche), Mezue et coll. (2023) proposent que l’action inhibitrice de l’alcool sur l’amygdale réduise en parallèle le stress chronique, ce qui contribuerait à son effet cardioprotecteur observé dans les études épidémiologiques.  

Un des aspects les plus importants du mode de consommation méditerranéen est certainement la répartition de la consommation en petites quantités tout au long de la semaine. La plupart des études sur l’alcool (incluant les plus récentes qui préconisent l’abstinence quasi totale envers l’alcool) tiennent généralement compte de la quantité d’alcool consommée par semaine, sans égard pour la façon dont il est ingéré; pourtant boire 7 verres le samedi soir et ne rien consommer le reste de la semaine n’est clairement pas équivalent à boire un verre chaque jour, même si la quantité totale d’alcool consommé est la même. Les études montrent en effet que ce type de beuverie est  associé à une hausse marquée du risque d’accidents cardiovasculaires (infarctus et AVC), tandis qu’à l’inverse, la consommation régulière de quantités modérées d’alcool trois jours ou plus par semaine réduit substantiellement  le risque d’infarctus et de mortalité globale

Peu de substances exercent des effets aussi complexes sur le corps humain que l’alcool et cette complexité est bien reflétée par les messages contradictoires entourant les dangers et bénéfices associés à la consommation de boissons alcoolisées. L’analyse impartiale des données accumulées au cours des dernières années permet cependant de mieux s’y retrouver : d’une part, il est indisputable qu’en quantités importantes, l’alcool est néfaste pour la santé, autant physique que psychologique, et il est important de sensibiliser la population sur les dangers posés par la consommation abusive d’alcool.  Par contre, ces dangers ne doivent pas faire oublier qu’un très grand nombre d’études ont également clairement montré que la consommation modérée d’alcool offre des bénéfices cardiovasculaires importants, associés à une réduction substantielle du risque de mortalité prématurée.  Pour les gens qui boivent, il est donc possible de tirer profit de ces bénéfices, tout en évitant en majeure partie les mauvais côtés de l’alcool, en adoptant un mode de consommation modéré, qui optimise ses effets physiologiques et psychologiques positifs sur la santé cardiovasculaire. Dans l’état actuel des connaissances, la consommation de 1-2 verres par jour, idéalement sous forme de vin avec les repas, combinée avec une alimentation riche en végétaux, une activité physique régulière, le maintien d’un poids corporel normal et l’absence de tabagisme représente la meilleure combinaison connue à ce jour pour augmenter l’espérance de vie en bonne santé

Partagez cet article :