Dr Éric Thorin, Ph. D.

Professeur titulaire, Département de Chirurgie, Université de Montréal. Chercheur au centre de recherche de l'Institut de cardiologie de Montréal.

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Les produits bio en valent-ils le coup (et le coût)?

En bref

  • Une augmentation de l’apport en fruits et légumes est associée à une diminution significative du risque de l’ensemble des maladies chroniques, incluant les maladies cardiovasculaires. 
  • Les données scientifiques les plus récentes indiquent que la consommation de produits provenant de l’agriculture biologique réduit d’environ 30 % l’exposition aux pesticides comparativement aux produits issus de l’agriculture conventionnelle.
  • Par contre, les données actuellement disponibles montrent que cette plus faible exposition aux résidus de pesticides ne semble pas associée à une hausse significative des bénéfices pour la santé. 
  • Le plus important demeure donc consommer davantage de fruits et légumes, qu’ils soient bio ou non. Les bienfaits pour la santé d’une alimentation plus riche en végétaux – même issus de l’agriculture conventionnelle – surpassent largement les possibles inconvénients liés à une teneur plus élevée en pesticides.
  • Pour les personnes qui peuvent se le permettre, l’agriculture biologique demeure toutefois une alternative intéressante qui s’inscrit dans une vision holistique de la société en privilégiant l’écologie, l’équité et la responsabilité envers les générations futures.

De plus en plus de personnes sont préoccupées (avec raison) de l’impact de l’environnement sur la  santé. La popularité croissante des aliments dits « biologiques » est un reflet de cette tendance, car l’alimentation est l’une des principales voies par lequel les contaminants environnementaux, qu’il s’agisse de toxines, de pesticides ou encore de produits dérivés du plastique pénètrent dans le corps humain et peuvent influencer négativement la santé. 

Les quatre principes de l’agriculture biologique, tels que formulés par la Fédération internationale des mouvements d’agriculture biologique (IFOAM), sont la santé, l’écologie, l’équité et la responsabilité. L’objectif global de l’agriculture biologique, que ce soit en matière de production, de transformation, de distribution ou de consommation est donc de minimiser la contamination des aliments que nous mangeons quotidiennement en éliminant autant que possible l’utilisation d’engrais et pesticides synthétiques de façon à préserver au maximum la santé des sols et de l’écosystème, des plus petits organismes du sol jusqu’à l’être humain.

Par contre, le principal inconvénient de l’agriculture biologique est d’augmenter les coûts des produits offerts aux consommateurs, ce qui peut les rendre inaccessibles aux personnes dont la part du budget alloué à l’alimentation est limitée. En termes de santé, une des questions sur les aliments bios est donc le plus souvent de savoir si l’exposition réduite aux contaminants extérieurs, les pesticides en particulier, pourrait procurer des effets positifs qui justifient une dépense plus élevée pour acquérir ces aliments.

Bio vs conventionnel

La seule façon d’obtenir une réponse claire à cette question serait de séparer au hasard deux grands groupes de personnes et, après plusieurs années de suivi, de déterminer si l’incidence d’une maladie donnée est plus faible chez les personnes du groupe « bio » que chez celles qui n’ont consommé que des aliments issus de l’agriculture conventionnelle. Ce type d’essai randomisé est bien entendu impossible à réaliser et on doit plutôt se tourner vers les études populationnelles, où après avoir mesuré (à l’aide de questionnaires) la consommation d’aliments bios ou conventionnels, on tente d’établir une association entre le type d’aliments consommés et la maladie à l’étude.  

Une revue récente des données obtenues par 22 études populationnelles qui se sont penchées sur cette question suggère qu’un des principaux bénéfices des aliments bios serait de réduire le risque de certains facteurs de risque de maladies cardiovasculaires, notamment l’obésité, le diabète, l’hypertension et l’hyperlipidémie. Ceci est également suggéré par une étude récente réalisée au Danemark auprès de 41 407 adultes suivis en moyenne pendant 16 ans. Dans cette étude, les auteurs ont créé un « score bio » échelonné de 6 à 24 basé sur la fréquence de consommation de produits biologiques (végétaux et animaux), soit jamais = 6; parfois = 7 à 12; souvent = 13 à 18 et toujours = 19 à 24. 

Les résultats montrent que chaque augmentation du score de 6 points de consommation d’aliments biologiques est associée à une baisse légère, mais statistiquement significative de 6 % du taux d’incidence de maladie cardiovasculaire liée à la présence de plaque d’athérome (les infarctus, par exemple). Les œufs bio (chez femmes et hommes) et les céréales/pains bio (chez les hommes) sont également chacun associés à une incidence légèrement plus faible d’accidents cardiovasculaires (Tableau 1).

Type d’aliment bioPopulationEffets sur accidents CVRapport des risques
Score global bioFemmes et hommesBaisse de 6% du risque pour chaque hausse de 6 pts du score0,94 (IC: 0,89-0,99)
Oeufs bioFemmes et hommesLégère diminution du risque0,96 (IC: 0,93-0,99)
Céréales/pains bioHommesLégère diminution du risque0,95 (IC: 0,91-0,99)

Tableau 1. Lien entre consommation d’aliments « bio » et le risque d’accident cardiovasculaire. IC : intervalle de confiance.

Ces résultats sont en accord avec ceux obtenus par une étude réalisée sur 54 283 participants de la cohorte française NutriNet-Santé,  où on avait observé que les consommateurs de produits biologiques avaient un risque plus faible de diabète de type 2, d’hypertension et de maladies cardiovasculaires comparativement à ceux qui n’en consommaient jamais (une protection observée chez les hommes seulement, par contre). Une étude du même groupe a également observé chez les consommateurs d’aliments bios (et chez les deux sexes, cette fois-ci) une diminution du risque de syndrome métabolique, un important facteur de risque de diabète et de maladies cardiovasculaires. 

Il n’est cependant pas clair si ces différences sont réellement dues aux aliments bios en tant que tels. Dans ces études, on observe systématiquement que les consommateurs réguliers d’aliments biologiques sont souvent jeunes, majoritairement des femmes, avec un niveau d’éducation élevé et ont tendance à adopter un mode de vie plus sain. En général, ils n’ont jamais fumé, sont physiquement actifs, présentent un poids corporel normal et suivent un régime alimentaire globalement équilibré, caractérisé par une faible consommation de viande et une consommation accrue de produits végétaux tels que les légumes, les fruits et les céréales complètes. Il est bien établi que ces régimes à base de plantes (le régime méditerranéen, par exemple) sont associés à une meilleure santé cardiométabolique, un meilleur contrôle glycémique et une incidence plus faible de maladies chroniques. Il devient donc très difficile d’attribuer cet effet positif uniquement au type de produits végétaux (bios vs conventionnels) et non à l’ensemble du régime alimentaire, surtout lorsque les différences observées sont relativement minimes, comme c’est le cas dans la plupart de ces études. 

Il faut aussi garder en tête que certaines études montrent que les personnes qui ne consomment jamais de fruits et de légumes ont un risque de mortalité prématurée de 53 % plus élevé et vivent trois ans de moins que celles qui en mangent au moins cinq portions par jour. Le plus important demeure donc de consommer une grande variété de végétaux, qu’ils proviennent de l’agriculture biologique ou conventionnelle. 

Moins pesticides et d’OGM

Pesticides. Un des principaux facteurs qui pourrait contribuer à un bénéfice des aliments bio est une baisse du contenu des aliments en résidus de pesticides. Dans l’agriculture conventionnelle, les pesticides sont systématiquement utilisés pour améliorer la production agricole, mais plusieurs études suggèrent des effets néfastes sur la santé humaine, surtout en cas d’exposition répétée ou professionnelle (par exemple certains cancers, maladies neurologiques, perturbations métaboliques, troubles respiratoires et de reproduction). Les risques varient selon le type de pesticide, la dose, la durée d’exposition et la vulnérabilité des personnes : les enfants, qui ingèrent plus d’aliments que les adultes par rapport à leur poids corporel, les femmes enceintes, chez qui les résidus de pesticides peuvent être concentrés au niveau du placenta ou encore les agriculteurs, qui sont en contact étroit avec les pesticides.

Les études qui ont comparé les taux de pesticides entre l’alimentation conventionnelle et l’alimentation biologique démontrent de façon convaincante que la consommation d’aliments biologiques réduit d’environ 30 % (-37 % à -23 %) l’exposition aux métabolites des pesticides de synthèse, autant chez les enfants que chez les adultes. Par contre, l’impact sur la santé de cette plus faible contamination demeure incertain ; par exemple, les études qui ont comparé les effets d’une alimentation basée sur les produits bios n’observent pas de différences de risque de cancer comparativement aux produits conventionnels. Selon une étude réalisée par l’INSPQ, le degré de contamination des fruits et légumes issus de l’agriculture conventionnelle est dans l’ensemble très faible et il n’est donc pas certain qu’une réduction additionnelle des résidus de pesticides puisse se traduire par des bénéfices sur la santé. Évidemment, même si l’exposition aux pesticides avec des aliments conventionnels demeure dans les quantités réglementaires, cela ne signifie pas nécessairement qu’ils sont anodins. Cependant, dans l’état actuel des connaissances, il ne semble pas que la réduction des résidus de pesticides entrainée par l’alimentation biologique puisse avoir une pertinence clinique mesurable.

Les organismes génétiquement modifiés (OGM). Les labels biologiques interdisent l’utilisation d’OGM, dont le matériel génétique a été modifié ou amélioré par des méthodes artificielles de génie génétique pour créer de nouvelles caractéristiques souhaitables qui ne sont pas possibles avec les techniques de sélection traditionnelles. Plusieurs OGM importants constituent une part considérable de l’approvisionnement alimentaire mondial, notamment le soja (utilisé pour l’huile, l’alimentation animale et les aliments transformés), le maïs (utilisé pour les édulcorants, les amidons et les biocarburants), le canola (utilisé pour l’huile riche en acides gras polyinsaturés) et la betterave sucrière (utilisée pour le sucre raffiné). De nombreux sous-produits d’OGM sont utilisés dans les aliments ultra-transformés, représentant plus de 70 % des produits disponibles dans la plupart des supermarchés d’Amérique du Nord.

Dans un rapport publié en 2021, le Gouvernement du Québec a fait la synthèse des connaissances actuelles. Plus de 25 ans de données issues d’essais d’alimentation animale, d’études d’équivalence de composition et de la surveillance de la consommation humaine après la mise sur le marché ont systématiquement démontré l’absence d’effets indésirables spécifiques attribuables à la modification génétique en elle-même. Une revue systématique d’études humaines et animales publiée en 2022 recense seulement un essai croisé chez l’humain : des « maladies mineures » ont été rapportées, sans conclusion nette, et la qualité méthodologique globale est jugée « peu claire ou à haut risque de biais ». Une revue récente (2026) comprenant des analyses multinationales ne trouve pas d’association constante entre autorisation des OGM et incidence de cancers, maladies chroniques, allergies ou toxicité reproductive. Enfin, une revue systématique (2018) sur 21 études humaines conclut également qu’aucune association nette n’est observée entre consommation d’aliments issus d’OGM et effets indésirables concernant le potentiel allergénique et l’adéquation nutritionnelle, tout en soulignant la faiblesse du corpus (Tableau 2).

Effets sur la santéRésumé des résultatsQualité des étudesPrincipales sources
Cancers / grandes maladies chroniquesDonnées épidémiologiques multi pays sans lien constant avec OGM; études humaines limitées.Modérée (6/10)Kim et coll. (2026)

Edge et coll. (2018)
AllergiesRisque théorique reconnu, mais peu de preuves cliniques d’allergies nouvelles dues aux OGM autorisés.Modérée (5/10)Edge et coll. (2018)
ToxicitéÉtudes animales contradictoires : certains signaux graves, d’autres aucune toxicité significative.Modérée (5/10)Shen et coll. (2022)
Fertilité/reproductionQuelques études animales signalent une baisse de fertilité, mais la méthodologie est contestée.Modérée (4/10)Shen et coll. (2022)
Effets sur les humains à long terme Pas de grandes cohortes bien contrôlées sur plusieurs décennies; incertitude élevée.Faible (2/10)Ogwu ( 2019)

Tableau 2: Résumé des études sur les effets potentiels des OGM sur la Santé.

En conclusion, les données disponibles suggèrent qu’une consommation plus élevée d’aliments biologiques est associée à une légère réduction du risque cardiovasculaire, mais le niveau de preuve demeure faible et limité à peu d’études. En revanche, il existe un large consensus montrant qu’un régime alimentaire riche en végétaux peu transformés, ayant un contenu élevé en fibres et composés bioactifs, et pauvre en aliments ultra-transformés, sel, sucre et viandes rouges/transformées, apporte des bénéfices cardiovasculaires importants. Le plus important demeure donc d’augmenter l’apport en végétaux, qu’ils soient bios ou non, et de limiter celui des aliments industriels ultratransformés. Ces produits sont des vecteurs bien connus de plusieurs substances chimiques ayant des effets néfastes bien documentés sur la santé comme les émulsifiants, les colorants, les dérivés des emballages plastiques ainsi que les polluants éternels.

Il faut aussi mentionner que même si les fruits et légumes bios n’offrent pas nécessairement des bénéfices supérieurs sur la santé, il existe néanmoins d’excellentes raisons de choisir ces produits pour les personnes qui peuvent se le permettre financièrement. L’absence d’engrais chimiques et de pesticides dans la culture biologique réduit la contamination des sols et des nappes phréatiques, sans compter qu’elle réduit l’exposition de certains travailleurs à de très fortes quantités de ces produits et pourrait diminuer leur risque de certains cancers. On peut également préférer certains produits bios qui nous semblent de meilleure apparence, de meilleur goût ou qui proviennent de petits producteurs locaux dont la réussite nous tient à cœur. Enfin, pour certaines personnes qui ont de la difficulté à accepter de subir l’exposition à plusieurs facteurs environnementaux incontrôlables, l’idée de mieux contrôler le contenu de leur assiette en choisissant des produits cultivés sans agents chimiques peut être attrayante. Il faut donc voir l’achat de fruits et légumes bios comme un choix personnel, un acte qui ne fait peut-être pas de différences majeures sur notre santé, mais dont les répercussions sociales et environnementales peuvent être importantes.

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