Dr Éric Thorin, Ph. D.
Professeur titulaire, Département de Chirurgie, Université de Montréal. Chercheur au centre de recherche de l'Institut de cardiologie de Montréal.
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- L’inflammation chronique, facilement mesurable dans le sang, prédit des niveaux plus élevés d’infarctus du myocarde, d’accident vasculaire cérébral, de mortalité cardiovasculaire et de mortalité toutes causes confondues.
- Cette prédiction est indépendante des facteurs de risque traditionnels comme l’hypertension, le diabète et le cholestérol élevé.
- L’activité physique est un anti-inflammatoire chronique sans effets secondaires négatifs.
- Marcher et d’une manière générale bouger sous toutes ses formes, permet entre autres mécanismes, de maintenir la fonction sentinelle et réparatrice du système immunitaire.
- Avec une activité physique régulière, l’inflammation reste transitoire et réparatrice, repoussant le moment où elle pourrait devenir chronique et délétère.
L’activité physique comme médicament est un concept aussi vieux que les premiers écrits médicaux connus. Le médecin et philosophe grec Hippocrate (~460-370 avant l’ère commune) est celui qui a considéré l’exercice comme médicament en écrivant que « marcher est la meilleure médecine pour l’homme ». Il est connu pour avoir défini que les maladies ne sont pas d’origine divine, mais liées au style de vie, incluant l’équilibre biologique (homéostasie) entre ses 6 composantes, soient l’environnement, le sommeil, la nourriture, l’humeur, les émotions et le mouvement. Dans notre ère moderne, c’est en 1953 que Morris et son équipe ont rapporté dans une étude épidémiologique pour la première fois les effets néfastes sur la santé cardiovasculaire de la sédentarité. Ils ont étudié les dossiers médicaux des conducteurs des transport en commun de Londres, montrant notamment que les conducteurs des fameux bus rouges à étage étaient plus à risque d’un infarctus du myocarde que leurs collègues contrôleurs qui montaient et descendaient les escaliers du bus. Par la suite, en 1970, Ralph Paffenbarger Jr. et son équipe ont publié une étude sur le suivi pendant 19 années de la santé cardiovasculaire des débardeurs du port de San Francisco qui montra que ceux qui brulaient moins de calories par jour étaient plus à risque d’un accident vasculaire ischémique tant cardiaque que cérébrale. Mais, note importante, ils avaient déjà noté qu’une plus haute pression artérielle systolique et une plus forte consommation de cigarettes étaient plus mortelles qu’un travail sédentaire ou un poids plus élevé par rapport à sa taille (index ancêtre de l’indice de masse corporelle). Sur la base de ces données, ce même groupe a lancé en 1970 la Harvard alumini health study et publièrent par la suite de nombreux articles démontrant que l’activité physique régulière augmentait la longévité, principalement en diminuant le fardeau des maladies cardiovasculaires. Cela n’est plus à démontrer aujourd’hui comme le montre cette revue récente.
Cependant, beaucoup se questionnent sur les mécanismes par lesquels l’exercice physique régulier maintient l’état fonctionnel du système cardiovasculaire, et on lui attribue souvent le nom de « pilule magique » à défaut de les comprendre. Mais si l’on raisonne simplement, qui dit longévité dit maintenance (ou prévention), et l’extraordinaire fonction de notre corps est de s’autoréparer ce qui lui permet de maintenir cette fameuse homéostasie (avec certaines limites, nous ne sommes pas immortels !). Le système immunitaire est connu de tous pour combattre les infections, mais il est aussi essentiel pour détecter et initier la réparation des dommages tissulaires. C’est le rôle des macrophages qui patrouillent les tissus de détecter les cellules endommagées et d’initier l’inflammation (essentiellement durant la journée) en attirant d’autres cellules immunitaires plus spécialisées pour les aider à éliminer les cellules endommagées et les débris cellulaires, puis lancer la réparation (essentiellement durant le sommeil). Cette réparation commence par l’extinction progressive de la phase d’inflammation qui va permettre de restructurer le tissu endommagé pour qu’il puisse recevoir les nouvelles cellules saines. Mais une phase, par définition, c’est transitoire. Et c’est là le secret de l’inflammation réparatrice : la fin de la phase d’inflammation est synonyme de « tout est prêt, vous pouvez placer les nouvelles cellules » ; rien de bien original dans le concept ici, nous faisons la même chose pour entretenir notre véhicule en visitant régulièrement notre mécanicien ! Ces systèmes de réparation fonctionnent à merveille jusqu’à environ le début de notre quarantaine, puis ils commencent à décliner, comme si le système immunitaire perdait la capacité à envoyer aux cellules souches le signal « tout est prêt ». À cet âge charnière, en l’absence du maintien de l’équilibre entre les 6 composantes d’Hippocrate par un déséquilibre de notre mode de vie incluant la sédentarité, une nourriture déséquilibrée et un manque de sommeil, par exemple, l’inflammation chronique se développe alors de manière prématurée (Fig. 1).

Inflammation chronique : qu’est-ce que c’est et qu’est-ce que cela implique pour notre santé? On ne connaît pas l’origine de la perte du signal extincteur de l’inflammation. On dit, d’une part, que cette inflammation chronique est froide (ou stérile) par opposition à une inflammation d’origine infectieuse qui peut produire de la fièvre, et d’autre part, qu’elle est de bas bruit parce qu’elle est difficilement détectable, car asymptomatique. Elle est associée à tous les facteurs de risque modifiables connus des maladies cardiovasculaires tels l’hypertension, le surpoids, le diabète, le stress psychologique ou la dyslipidémie, et évidemment le tabagisme et la sédentarité, validant les diagnostics d’Hippocrate. L’inflammation chronique liée à l’âge est la résultante de la perte d’interactions entre tous les tissus du corps humain vieillissant, incluant le système immunitaire, reflétant ainsi la perturbation de l’équilibre biologique (l’homéostasie).
L’athérosclérose responsable de l’angine de poitrine et ultimement de l’infarctus du myocarde et d’accidents vasculaires cérébraux est le prototype même de la maladie inflammatoire. Dans les dernières années, des études cliniques importantes ont montré qu’en ciblant l’inflammation avec des médicaments tels que la colchicine (utilisée depuis des siècles et encore seul traitement efficace contre la goutte) et l’inhibiteur de l’interleukine-1b (IL-1b, une cytokine inflammatoire libérée par les macrophages et neutrophiles suite à un dommage tissulaire ou une infection, elle est très exprimée dans la maladie athéromateuse vasculaire) chez des patients autrement bien traités, cela diminuait encore plus le nombre d’événements cardiovasculaires majeurs. Ce début d’année 2026 a fourni des données importantes validant un concept maintenant essentiel en cardiologie : l’inflammation résiduelle, c’est-à-dire persistante malgré le contrôle par les médicaments des facteurs de risque modifiables des maladies cardiovasculaires, contribue à elle seule très significativement aux événements cardiovasculaires majeurs (Fig. 2).

Exercice comme médicament anti-inflammatoire.
De nombreuses études observationnelles ont montré qu’il y a une relation inverse entre le niveau d’activité physique et l’inflammation systémique mesurée par les taux de protéine C-réactive (CRP), une petite protéine libérée dans la circulation sanguine par le foie dès qu’il y a un stimulus inflammatoire (la CRP n’est pas un marqueur spécifique d’une maladie inflammatoire). Les résultats des études interventionnelles où l’on impose un protocole d’activité physique dans un environnement contrôlé et on mesure l’impact sur les marqueurs d’inflammation, confirment ces associations. En général, les patient(e)s coronariens ou obèses bénéficient tous de l’activité physique; cela se traduit par une baisse des marqueurs inflammatoires au-delà de la simple CRP, tels que l’IL-6, le facteur nécrotique tumoral-a (TNF-a), le fibrinogène et l’activité du facteur VIII impliqués dans la coagulation sanguine et la formation des caillots, et le nombre de cellules blanches immunitaires en circulation. Chez les personnes saines, l’exercice physique est un facteur déterminant contribuant à leur faible inflammation systémique. L’exercice est donc bien anti-inflammatoire, et ce fait n’est plus disputé.
Nous avons déjà discuté du lien entre l’exercice et le système nerveux parasympathique anti-inflammatoire (acétylcholine). Pourtant, l’effet anti-inflammatoire de l’exercice peut être considéré comme paradoxal, car une séance d’activité physique, même « non-traumatisante » (activité physique régulière chez les personnes comme vous et moi, pas chez les super-athlètes des « ultra-trails » qui s’infligent des dommages importants), entraine une inflammation transitoire liée aux contractions des fibres musculaires. Cette inflammation transitoire est détectable, de manière transitoire elle aussi, en mesurant dans le sang la cytokine IL-6. Dans une étude clinique contrôlée par placébo, la baisse de la masse grasse et les effets anti-inflammatoires chroniques de l’exercice ont été bloqués dans le groupe des sujets en surpoids qui avaient été traités avec un inhibiteur de l’IL-6 pendant les 12 semaines de l’intervention. D’autre part, cette étude a montré que l’activité physique produit également des cytokines anti-inflammatoires telles l’IL-10 et l’IL-1ra (inhibiteur du récepteur de l’IL-1b), augmentant d’autant les effets anti-inflammatoires de l’exercice dépendant de la libération de l’IL-6. L’exercice contrecarre même les effets d’une légère inflammation systémique induite par l’injection d’une très faible dose d’endotoxine extraite d’Escherichia coli chez des sujets sains, un effet aboli une fois encore par un inhibiteur de l’IL-6.
Deux exemples spécifiques de cas bénéficiant de l’exercice: le stress psychologique et l’hématopoïèse clonale.
Nous vous avons souvent parlé des effets bénéfiques de l’exercice chez les patients avec des facteurs de risques modifiables dits « classiques » tels que l’hypertension, le diabète ou l’excès de cholestérol. Bien que moins connu dans la population générale, le stress psychologique bénéficie également d’une activité physique régulière; car lorsqu’il est chronique, le stress est un facteur de risque redoutable de la maladie coronarienne et de l’infarctus du myocarde. Aujourd’hui, nous savons que le stress psychologique répétitif est associé à une inflammation chronique qui se développe avec le temps qui passe. Il est donc logique que l’exercice soit bénéfique. Dans une étude allemande récente, l’impact de ce stress sur l’inflammation vasculaire a été testé tant chez les souris que les humains. L’infiltration de cellules immunitaires dans les plaques athéromateuses induite par le stress était nettement réduite chez les souris physiquement actives par rapport aux souris sédentaires. Cet effet protecteur était associé à une atténuation de la libération de noradrénaline induite par le stress et à une meilleure fonction des vaisseaux. Deux groupes de participants humains physiquement actifs et inactifs ont ensuite été exposés à un stress psychologique aigu (visionner un match de soccer important perdu par leur équipe nationale) ; les résultats ont montré que l’activité physique atténuait de la même manière la redistribution des cellules immunitaires induite par le stress que chez les souris. Dans une autre étude récente, les investigateurs ont montré que l’induction d’un stress aigu chez des sujets sains et jeunes augmentait la présence de radicaux libres dans le sang, activait le fibrinogène, ce qui provoque des caillots plus structurés et plus denses dans un tube à essai, le tout associé à l’activation d’une voie de coagulation classique. L’activation de ces voies, lorsqu’elles deviennent chroniques, favorise la thrombose et donc les accidents vasculaires ischémiques, tant cardiaques que cérébraux. Or, l’exercice diminue l’activité pro-thrombotique du stress et il est un antiagrégant plaquettaire.
Un second cas intéressant est celui d’un facteur de risque des maladies cardiométaboliques identifié en 2014 : il s’agit de l’hématopoïèse clonale au potentiel indéterminé (souvent référée par son acronyme anglais, CHIP), c’est-à-dire sans autre désordre sanguin. L’hématopoïèse (du grec « changer en sang ») est le processus biologique de la production des cellules dites sanguines qui assurent l’immunité (tels les monocytes, lymphocytes, neutrophiles, macrophages), l’homéostase sanguine de la coagulation avec les plaquettes, et l’oxygénation avec les globules rouges (Figure 2).

Ces cellules circulantes sont produites à partir des cellules souches dites « myéloïdes » résidant dans la moelle osseuse. De façon aléatoire, une cellule souche peut acquérir une mutation génétique. Ces cellules sont plus sensibles que les cellules matures de nos organes, car elles se divisent en permanence pour répondre au besoin de production des cellules matures et donc sont plus sensibles lors des divisions à l’introduction d’une mutation dans leur ADN; c’est une atteinte fréquente, mais ces cellules mutées sont normalement reconnues puis éliminées par nos multiples systèmes de protection. Mais avec l’âge, cette mutation peut passer au travers des systèmes de contrôle interne de la cellule et, parce qu’en seconde ligne de protection le système immunitaire vieillissant ne la détecte pas, elle survit. La mutation donne à cette cellule (ce clone) un avantage compétitif et elle se met alors à proliférer plus vite que les autres, devenant dominante et pouvant représenter plus de 50% de sa famille cellulaire, réduisant d’autant la diversité cellulaire; or, comme pour tout système, la diversité est garante de résilience. C’est un état généralement asymptomatique qui concerne ~2 à 3% des personnes de 40 à 70 ans, pour ensuite augmenter régulièrement avec l’âge et concerner jusqu’à 20% des adultes de plus de 70 ans. L’hématopoïèse clonale est donc une transformation typiquement liée au vieillissement.
Cette transformation pathologique est connue depuis les années 1990 comme étant un facteur de risque de certaines leucémies. Cependant, ce n’est que récemment que les études populationnelles ont montré que l’excès de mortalité était plus lié à l’augmentation des maladies cardiovasculaires qu’à la transformation en une leucémie active. Dans une étude fondatrice publiée en 2014, l’hématopoïèse clonale a clairement était identifiée comme un facteur doublant l’incidence de la maladie coronarienne et multipliant par quatre le risque d’infarctus du myocarde. Les études récentes confirment les associations entre l’hématopoïèse clonale et l’infarctus du myocarde, l’accident vasculaire cérébral, la mortalité cardiovasculaire et le diabète de type 2 et ont identifié plusieurs mutations génétiques dans des gènes spécifiques qui accélèrent le développement de l’athérosclérose (pour les très curieux, il s’agit du gène ASXL1, +27% d’augmentation du risque), les accidents vasculaires cérébraux (TET2, +41%), le diabète de type-2 lié au surpoids (gènes multiples, +20%), la mortalité cardiovasculaire (ASXL1, +122%, TET2, +21%, DNMT3A, +17%). Mais ce que l’on sait maintenant, c’est que l’hématopoïèse clonale est inflammatoire et qu’elle est associée chez ces patients à une augmentation des taux circulants de CRP. Il s’agit certainement de la raison pour laquelle elle est un facteur de risque des maladies cardiovasculaires: une étude publiée en juin 2026 réalisée sur des souris athéromateuses et avec différentes mutations parmi les plus communes (TET2, DNMT3A et ASXL1) dans les cellules myéloïdes de la moelle osseuse, montre que l’hématopoïèse clonale est très sensible au mode de vie, et que le sommeil et l’exercice reprogramment sélectivement les cellules progénitrices hématopoïétiques mutantes (les clones) ainsi que les macrophages qui en dérivent pour compenser ces mutations et ainsi maintenir l’homéostasie du système cardiovasculaire et en augmenter sa résilience. Ce travail est donc une nouvelle démonstration du large spectre régulateur physiologique de l’activité physique.
La première leçon à tirer de toutes ces études est que l’exercice exerce des effets anti-inflammatoires protecteurs en favorisant le maintien de l’activité de détection des dommages cellulaires et de réparation des tissus, et d’élimination des cellules défectueuses. La deuxième leçon est qu’il faudrait mesurer en routine l’inflammation (le dosage de la CRP est d’un coût très faible) à l’instar de la pression artérielle, du sucre et du cholestérol si l’on veut la détecter pour pouvoir agir sur celle-ci. Enfin, la troisième leçon est que rester actif tout au long de sa vie est une priorité pour optimiser les chances de conserver une bonne qualité de vie.