Rémission du diabète de type 2 : de nouveaux résultats prometteurs

Rémission du diabète de type 2 : de nouveaux résultats prometteurs

Dans un article récent, le professeur Normand Mousseau a raconté sa rémission complète du diabète de type 2 à la suite d’une modification en profondeur de ses habitudes de vie, en particulier l’adoption d’un régime hypocalorique sévère qui a permis une perte de poids importante (près de 30 kg).   Les résultats du Diabetes Remission Clinical Trial (DiRECT), récemment parus dans Lancet, confirment que ce type de rémission n’est pas un cas isolé, mais est bel et bien observé chez une forte proportion des personnes obèses qui parviennent à maigrir et à maintenir cette perte de poids sur une longue période.

Une maladie du surpoids

Dans la très grande majorité des cas, le diabète de type 2 est une maladie qui affecte les personnes en surpoids.  Par exemple, les femmes qui sont considérées comme étant obèses (IMC>30) ont 40 fois plus de risque d’être touchées par un diabète de type 2 comparativement à celles qui sont minces (IMC de 22), une hausse qui peut même atteindre presque 100 fois chez les obèses morbides (IMC >35) (Figure 1).

Figure 1.  Association entre l’indice de masse corporelle et le risque de diabète de type 2 chez les femmes.  Adapté de Colditz (1995).

Les travaux réalisés au cours des 10-15 dernières années par le groupe de recherche mené par le professeur Roy Taylor (Newcastle, UK) ont montré que cette hausse du risque observée chez les personnes obèses est principalement due à l’accumulation de graisse au niveau du foie et du pancréas. Deux principaux phénomènes entrent en jeu :

  • Lorsque le foie est surchargé de gras, il devient « détraqué » et continue à produire du glucose même en présence d’insuline (en conditions normales, l’insuline supprime la synthèse de glucose par le foie). Il y alors une augmentation de la glycémie qui, à son tour, provoque une hausse des taux d’insuline.Puisque l’insuline favorise la fabrication de gras au niveau hépatique, il y a donc établissement d’un cercle vicieux : plus de glucose dans le sang =  plus d’insuline = plus de gras hépatique = plus de glucose sanguin.
  • En parallèle, une partie de l’excès de gras présent dans le foieest acheminé vers d’autres organes, notamment les îlots pancréatiques responsables de la sécrétion d’insuline. Avec le temps, l’accumulation de graisse dans ces cellules réduit progressivement leur fonction et la baisse d’insuline qui en résulte favorise le développement de l’hyperglycémie.

À l’heure actuelle, le diabète de type 2 est considéré comme incurable et l’approche thérapeutique consiste essentiellement à « limiter les dégâts » causés par l’hyperglycémie chronique à l’aide des nombreux agents hypoglycémiants sur le marché (488 médicaments distincts sont disponibles dans le monde, excluant l’insuline). L’originalité et l’importance de ces observations faites par le groupe du Pr Taylor est de remettre en question l’aspect irréversible du diabète de type 2 : puisque cette maladie est causée par une accumulation anormale de graisse au niveau des organes internes, cela implique que la réduction de cet excès de gras pourrait renverser le développement la maladie et ainsi permettre aux patients en rémission de réduire leurs risques d’être touchés par les nombreuses complications du diabète.

Une maladie réversible

Le premier indice suggérant que le diabète de type 2 est effectivement une maladie réversible provient de la chirurgie bariatrique.  Chez les personnes obèses traitées par ces procédures, plusieurs études ont observé une normalisation rapide des taux sanguins de glucose et une rémission durable du diabèteUne étude clinique randomisée comparant les effets de la gastroplastie par anneau gastrique modulable (« gastric banding », une forme de chirurgie bariatrique) aux traitements pharmacologiques standards a montré que 73 % des personnes traitées par la chirurgie étaient en rémission du diabète comparativement à 13 % de celles traitées avec les médicaments. Cette différence est directement corrélée avec la perte de poids plus importante provoquée par la chirurgie, confirmant que la réduction de la masse graisseuse représente l’élément clé pour renverser le diabète.  En ce sens, des rémissions similaires du diabète ont également été observées suite à une restriction calorique sévère (600 kcal/jour) pendant 2 mois, la normalisation de la glycémie et de la réponse à l’insuline étant directement liée à une réduction importante (30 % en seulement 7 jours) du contenu hépatique en gras.

Étude DIRECT

L’étude DIRECT mentionnée plus tôt suggère fortement que ce concept de rémission du diabète peut être applicable à grande échelle.  Dans cette étude randomisée, 306 volontaires obèses (IMC moyen de 35) et qui avaient été diagnostiqués avec un diabète de type 2 au cours des 6 dernières années ont été affectés aléatoirement à deux groupes :

  • un groupe contrôle, traité selon les lignes directrices standard recommandées par le NICE (National Institute of Health and Care Excellence) britannique;
  • un groupe d’intervention, traité à l’aide d’un programme spécialement adapté pour provoquer des pertes de poids importantes (Counterweight Plus). Ces volontaires ont remplacé leur alimentation normale par une diète liquide hypocalorique (825–853 kcal/jour) pendant 3-5 mois, après quoi les aliments ont été réintroduits progressivement, sur une période de 2 à 8 semaines. Un support médical était disponible pour favoriser le maintien des pertes de poids obtenues suite à la carence calorique.

Les principaux critères de jugement de l’essai (« primary endpoints ») étaient une perte de poids de 15 kg ou plus et une rémission complète du diabète, telle que définie par un taux d’hémoglobine glyquée (HbA1c) inférieur à 6,5% (< 48 mmol/mol) un an après l’arrêt de tous les médicaments antidiabétiques.

Les résultats de l’étude sont tout à fait spectaculaires, avec pas moins de 46 % des participants du groupe intervention qui étaient en rémission du diabète de type 2. Chez les patients qui sont parvenus à atteindre l’objectif d’une perte de poids de 15 kg ou plus, ce taux de rémission est encore plus impressionnant et atteint 86 % (Figure 2). Ces résultats confirment donc que chez la majorité des personnes en surpoids, il est possible de renverser de façon durable le diabète de type 2 en réduisant drastiquement l’excès de graisse.

Figure 2.  Taux de rémission du diabète selon le poids corporel perdu 12 mois après le début de l’étude DIRECT.  Adapté de Lean (2018).

Pour ce qui est des personnes qui demeurent diabétiques en dépit d’une perte de poids importante, une étude subséquente réalisée par le groupe du Pr Taylor suggère que cette absence de réponse serait due à une perte de fonction irréversible des cellules du pancréas impliquées dans la production d’insuline.  Ces personnes montrent une perte de graisse au niveau du foie et du pancréas identique à celle des personnes qui ont répondu au traitement, mais cette réduction de l’excès de graisse ne permet par une récupération de la sécrétion d’insuline et une normalisation de la glycémie.  Ces personnes ont été en moyenne diabétiques pendant plus longtemps que les répondeurs (3,8 vs 2,7 années), ce qui suggère qu’il est préférable de perdre du poids le plus rapidement possible après le diagnostic de la maladie pour maximiser les chances de rémission.

Il faut aussi noter que d’autres études récentes ont également montré que des pertes des poids importantes (10 kg et plus) obtenues à l’aide d’un régime cétogène ou de jeûnes intermittents peuvent renverser le diabète de type 2 ou à tout le moins réduire considérablement l’utilisation de médicaments antidiabétiques par les personnes atteintes.  En somme, il est donc grand temps de modifier l’approche actuelle face au diabète de type 2, exclusivement axée sur le traitement non curatif de l’hyperglycémie chronique.  Dans la grande majorité des cas, le diabète découle directement du surpoids et une diminution significative de l’excès de graisse est suffisante pour renverser son développement et permettre une rémission durable de cette maladie.

 

Le thé et la santé cardiovasculaire

Le thé et la santé cardiovasculaire

Après l’eau, le thé est la deuxième boisson la plus consommée dans le monde. Cette boisson est obtenue par infusion dans l’eau chaude des feuilles du théier (Camellia sinensis), un arbuste originaire de l’Asie du Sud-est qui est maintenant cultivée dans plus de 30 pays. En plus d’être délicieux et stimulant, le thé a des effets bénéfiques pour la santé cardiovasculaire et possiblement aussi pour la prévention d’autres maladies, incluant l’obésité, l’arthrite et le cancer.

Les feuilles du théier sont particulièrement riches en polyphénols, plus spécifiquement en catéchines qui représentent 80-90 % des flavonols totaux. Les bienfaits présumés du thé pour la santé sont attribuables principalement à la présence de ces substances polyphénoliques. Il y a 4 catéchines principales dans le thé vert (figure 1), l’EGCG est la molécule la plus active et la plus abondante (48-55 % des catéchines) dans le thé vert. Une tasse de thé vert contient entre 20 et 100 mg d’EGCG. L’absorption des catéchines est plutôt faible à cause des processus métaboliques et de conjugaisons qui ont lieu dans le petit intestin et le colon : 90 minutes après avoir bu du thé, seulement 0,2-2 % des catéchines ingérées sont retrouvées dans le sang.

Figure 1. Structures chimiques des principales catéchines du thé vert.

On distingue 3 types principaux de thés, selon le procédé de transformation des feuilles. À l’échelle mondiale, 78 % du thé produit est du thé noir, habituellement consommé en Occident, 20 % du thé vert, consommé surtout en Asie, et 2 % du thé oolong produit principalement en Chine. Pour faire du thé vert, les feuilles fraîchement récoltées sont traitées rapidement à la vapeur puis séchées, un procédé qui inactive les enzymes de type polyphénol oxydases (responsables du brunissement des pommes, laitues et champignons) et préserve les polyphénols. Pour faire du thé noir ou oolong, on laisse les feuilles s’étioler jusqu’à ce que leur taux d’humidité soit réduit à <55 % du poids original. Les feuilles sont ensuite roulées et écrasées, ce qui déclenche le processus de fermentation. Les catéchines présentent dans les feuilles de thé (et préservées dans le thé vert) sont partiellement transformées durant la fermentation (par oxydation et condensation) en des composés polymériques, les théaflavines et théarubigines (figure 2). Le thé oolong n’est que partiellement fermenté. Dans le thé noir, les théaflavines et les théarubigines représentent 10 % et 50-60 % des flavonols totaux, respectivement, et il n’y a que 20-30 % de catéchines.

Figure 2. Structures chimiques des principaux polyphénols du thé noir.

Plusieurs mécanismes peuvent expliquer la réduction des facteurs de risque de maladie cardiovasculaire par les catéchines du thé vert (voir des articles de synthèses en anglais ici, ici et ici). Parmi ces mécanismes il y a les effets antioxydants, la protection de la fonction endothéliale, la modification du profil lipidique et les effets anti-inflammatoires et antihypertenseurs. Les propriétés antioxydantes des polyphénols du thé préviennent l’oxydation du cholestérol-LDL, une des étapes cruciales dans la progression de l’athérosclérose. L’oxydation du cholestérol-LDL favorise le recrutement de macrophages, créant des « cellules spumeuses » riches en cholestérol qui peuvent se déposer sur les parois des vaisseaux des artères et former une plaque d’athérome. De plus, le thé vert diminuerait l’absorption du cholestérol dans l’intestin par la formation de complexe catéchines-lipides, réduisant la solubilité du cholestérol dans les micelles mixte. Dans des modèles animaux, les polyphénols du thé vert et du thé noir font diminuer significativement le cholestérol-LDL et les triglycérides, et ils font augmenter le cholestérol-HDL (le « bon cholestérol »). Des essais randomisés contrôlés chez l’humain ont par ailleurs montré que la consommation de thé fait diminuer légèrement la concentration de cholestérol-LDL (voir plus loin).

L’hypertension est un autre facteur de risque majeur de maladie cardiovasculaire. Les effets à court terme de la consommation de thé sur la pression artérielle sont négligeables, malgré la présence de caféine. L’ingestion de 5 tasses ou plus de thé vert ou de thé noir ne modifie pas la pression artérielle selon trois études provenant du Japon, d’Australie et du Royaume-Uni. Une revue des essais randomisés contrôlés (ERC) sur les effets à long terme du thé noir et du thé vert en prévention primaire des maladies cardiovasculaires a été réalisée en 2014 par l’organisation collaborative Cochrane. Les auteurs ont recensé 11 ERC, avec 821 participants qui étaient en bonne santé ou à risque élevé de maladie cardiovasculaire. Les études montrent qu’après une durée de 3 à 6 mois, le thé noir ou le thé vert réduisent légèrement la pression artérielle (2,8 et 2,3 mmHg en moyenne pour les pressions diastolique et systolique, respectivement) et le cholestérol-LDL (le « mauvais cholestérol ») de 0,6 mmol/L en moyenne, mais n’ont pas d’effet sur le cholestérol-HDL.

Les effets vasoprotecteur et antihypertenseur du thé vert ont été attribués à l’activation de l’enzyme oxyde nitrique synthase endothéliale (eNOS) et par conséquent à une hausse d’oxyde nitrique (NO) qui cause une dilatation des vaisseaux et une baisse de la pression artérielle.

Accident vasculaire cérébral
Il y a eu plusieurs études prospectives sur les effets de la consommation de thé noir et de thé vert sur le risque de maladie cardiovasculaire. Ces études ont fait l’objet de plusieurs méta-analyses dont les résultats étaient parfois contradictoires. Un examen d’ensemble de 5 méta-analyses publiées entre 2001 et 2011 indique qu’il y a une association dose-effet entre la consommation de thé (noir et vert confondus) et une baisse de l’incidence d’accident vasculaire cérébral (AVC) et de la mortalité causée par un AVC. Les auteurs notent que le thé vert semble réduire le risque d’AVC davantage que le thé noir, mais les comparaisons sont difficiles à faire parce que les populations et les risques de maladie cardiovasculaire diffèrent grandement selon le type de thé consommé et que peu d’études sur le thé vert ont été faites hors de l’Asie.

Thé vert
Une méta-analyse de 9 études prospectives japonaises sur la consommation de thé vert et le risque de maladies cardiovasculaires et ischémiques montre des associations favorables. En effet, comparé aux personnes qui buvaient < 1 tasse de thé/jour, celles qui n’en buvaient pas du tout avaient un risque 19 % plus élevé de maladie cardiovasculaire, 24 % plus élevé d’hémorragie intracérébrale et 15 % plus élevé d’infarctus cérébral. Les personnes qui buvaient 1 à 3 tasses de thé vert par jour avaient un risque 19 % moins élevé d’infarctus du myocarde et 36 % moins élevé d’AVC, comparé à celles qui buvaient < 1 tasse de thé/jour. Les personnes qui buvaient ≥ 4 tasses de thé vert/jour avaient un risque d’infarctus du myocarde 32 % moins élevé comparé à celles qui buvaient < 1 tasse de thé/jour, indiquant qu’il y une relation dose-effet.

Maladie coronarienne
Une méta-analyse de 13 études sur le thé noir et de 5 études sur le thé vert et le risque de maladie coronarienne a montré des associations favorables significatives pour le thé vert, mais aucune pour le thé noir. Une grande consommation de thé vert était associée à une baisse moyenne de 28 % du risque de maladie coronarienne. De plus, il y a une relation dose-effet : pour chaque tasse/jour additionnelle de thé vert consommée le risque de maladie coronarienne diminuait de 10 %.

Diabète
Développer le diabète de type 2 augmente beaucoup le risque de maladie cardiovasculaire. Certaines études épidémiologiques suggèrent que la consommation de thé est associée à une réduction du risque de diabète et à une réduction de la glycémie à jeun chez des personnes qui ne sont pas obèses. Les études d’intervention publiées à ce jour ne procurent cependant pas de données probantes pour dire que la consommation de thé est bénéfique pour la glycémie et le métabolisme de l’insuline. Les experts sont d’avis qu’il faudra faire de nouvelles études (prospectives et d’intervention) avant de pouvoir tirer des conclusions sur les effets du thé sur le contrôle de la glycémie et sur le diabète de type 2.

Obésité
L’obésité est un autre important facteur de risque de maladie cardiovasculaire. Dans des modèles animaux, la supplémentation avec les catéchines du thé ou avec une seule catéchine (EGCG) fait perdre beaucoup de poids à des rongeurs devenus obèses après avoir été alimentés avec un régime riche en gras. Chez l’humain, plusieurs études ont montré que la consommation de thé ou d’extraits de thé fait perdre du poids, fait diminuer le poids, l’indice de masse corporelle, le tour de taille et le gras sous-cutané, par comparaison avec un groupe témoin. Des études additionnelles, à plus grande échelle, sur de plus longues périodes et mieux contrôlées seront nécessaires afin de définir les doses optimales pour différentes populations et pour des personnes qui ont différents facteurs de risque métaboliques.

Conclusion
Le thé semble avoir plusieurs bienfaits pour la santé, mais malgré tous les efforts des chercheurs pour éliminer les facteurs confondants dans les études épidémiologiques, il est possible que les personnes qui consomment beaucoup de thé aient aussi un style de vie et un régime alimentaire plus sain. Toutes les études n’en sont pas arrivées à la conclusion que le thé est bénéfique pour la prévention de maladies cardiovasculaires, probablement à cause de l’hétérogénéité des populations, du style de vie, des procédés de production des thés et du contenu variable en polyphénols. Les chercheurs semblent d’accord sur la nécessité de faire de nouveaux essais randomisés contrôlés sur la prévention primaire et secondaire de maladies cardiovasculaires, en utilisant des préparations de thé ou des extraits de thé standardisés et en mesurant simultanément les concentrations plasmatiques des polyphénols. Le thé n’est certainement pas une panacée, mais boire quelques tasses de thé quotidiennement (sans lait ni sucre ajouté), en conjonction avec une saine alimentation et de bonnes habitudes de vie pourrait être bénéfique pour la santé.

Le cannabis à usage récréatif légal au Canada à partir d’octobre 2018

Le cannabis à usage récréatif légal au Canada à partir d’octobre 2018

Le 17 octobre 2018, le Canada deviendra le premier pays du G7 à légaliser le cannabis à usage récréatif. Nous présentons ici sous forme de résumé quelques informations utiles sur cette drogue douce. Voir aussi ces articles sur les effets du cannabis sur la santé, publiés précédemment sur l’Observatoire de la prévention :

Le cannabis et la santé cardiovasculaire, publié en mai 2017 (mis à jour le 11.09.2018)
Les vaporisateurs pour le cannabis : plus sain que d’inhaler la fumée, publié en juillet 2017.

Pour de plus amples informations sur le cannabis, consultez cette collection d’articles publiés dans la revue Nature, les dossiers de l’Institut national de santé publique du Québec et du Gouvernement du Canada.

Le cannabis (genre Cannabis L.) est cultivé et utilisé par les humains depuis plus de 12 000 ans et est l’une des sources les plus anciennes de nourriture, d’huile et de fibre textile. Cette plante a aussi été utilisée à des fins médicinales depuis des milliers d’années, notamment en Égypte, en Chine et en Inde. Les feuilles et les bourgeons floraux de la plante contiennent les substances psychoactives qui sont utilisées comme médicament et comme drogue récréative. Jusqu’à ce jour 545 composés appartenant à différentes classes chimiques ont été identifiés dans le cannabis, dont 104 cannabinoïdes. Les principaux cannabinoïdes sont le delta-9-trans-tetrahydrocannabinol (Δ9–THC ou THC), le cannabidiol (CBD) et le cannabinol (CBN).

Les effets physiologiques du THC les plus notables sont l’euphorie, l’augmentation du rythme cardiaque, des rougeurs oculaires et une sécheresse de la bouche, l’augmentation de l’appétit, et un dysfonctionnement modéré des facultés motrices et de la concentration. En plus de l’euphorie recherchée par l’utilisateur du cannabis à des fins récréatives, le THC peut avoir d’autres effets psychoactifs non-souhaités, tels les troubles cognitifs, l’anxiété, la dysphorie (perception d’un inconfort émotionnel ou mental) et la psychose. Le CBD n’a pas de propriété euphorisante, mais a des effets anti-inflammatoires, analgésiques et antipsychotiques, et il peut contrecarrer plusieurs des effets secondaires non souhaités du THC.

Mécanisme d’action des cannabinoïdes
Les composés psychoactifs du cannabis interagissent avec le système endocannabinoïde, qui est composé des récepteurs, des ligands endogènes (endocannabinoïdes), et de protéines qui participent au transport et à la dégradation de ces ligands. Les récepteurs des cannabinoïdes se retrouvent dans différentes parties du corps humain, mais on les retrouve en plus grand nombre dans le système nerveux central (récepteur CB1) et dans le système immunitaire (récepteur CB2). Ce système est impliqué dans différents processus tels l’appétit, la mémoire, l’éveil, la douleur, l’inflammation et la santé des os. Les récepteurs des cannabinoïdes ne sont bien entendu pas apparus pour que les humains puissent jouir des effets du cannabis, mais pour capter les endocannabinoïdes et relayer leurs signaux aux cellules cibles. Deux exemples d’endocannabinoïdes sont l’anandamide, retrouvé principalement dans le cerveau, et le 2-arachidonoyl glycérol (2-AG) retrouvé surtout dans le reste du corps. Ces deux composés lipidiques miment les effets du THC et peuvent être considérés comme des neuromodulateurs.

Le cannabidiol (CBD)
Selon le comité d’experts de la pharmacodépendance de l’Organisation mondiale de la santé, le CBD à l’état pur ne semble pas présenter de potentiel d’abus, ni être nocif pour la santé. Le rapport conclut que les informations actuelles ne justifient ni le changement de statut ni une classification comme substance contrôlée. Bien que le CBD ne procure pas d’effet euphorisant, cela ne signifie pas qu’il ne soit pas psychoactif. Le CBD agit comme modulateur du THC, c’est-à-dire que l’augmentation de sa concentration atténue les effets psychoactifs du THC. Ce cannabinoïde a longtemps été ignoré, mais ce n’est plus le cas aujourd’hui puisqu’il a de nombreuses applications thérapeutiques potentielles, entre autres pour réduire la douleur neuropathique (sclérose en plaques, fibromyalgie) et les crises d’épilepsie. Un mélange spécifique de THC et de CBD a été développé comme médicament (nabiximols, commercialisé sous le nom de Sativex) pour le traitement de la sclérose en plaques afin de diminuer les douleurs neuropathiques, la spasticité musculaire et divers autres symptômes. Le CBD pur est utilisé comme médicament (Epidiolex) pour traiter deux formes graves d’épilepsie juvénile, le syndrome de Lennox-Gastaut et le syndrome de Dravet.

Selon Santé Canada, les produits contenant du CBD, pourtant offerts en magasin et en ligne, sont illégaux sans une ordonnance d’un médecin.  À partir du 17 octobre, les produits contenant du CBD seront réglementés comme le seront tous les produits à base de cannabis. Santé Canada considère cependant de permettre dans l’avenir aux produits de santé naturels de contenir du cannabis et des cannabinoïdes tels le CBD. La compagnie Coca-Cola est en discussion avec le producteur canadien Auraura Cannabis pour produire des boissons contenant du CBD (mais aucun autre composant du cannabis).

Augmentation de la puissance du cannabis depuis 25 ans
Selon une étude américaine, la teneur moyenne en Δ9–THC dans les produits de cannabis illégaux confisqués par la Drug Enforcement Administration des États-Unis a triplé en 20 ans, passant de 4 % en 1995 à 12 % en 2015. Le contenu en cannabidiol (CBD) a diminué en moyenne de ∼0,28 % en 2001 à <0,15 % en 2014, ce qui fait que le ratio THC/CBD qui était de 14 fois en 1995 était de ∼80 fois en 2014.

Une étude française couvrant la période 1992-2016 montre que le contenu moyen en THC de l’herbe de cannabis a aussi augmenté considérablement en France : de 2 % en 1995, à 7 % en 2009 et à 13 % en 2015/2016. Le contenu moyen en THC dans la résine de cannabis (hachich), le produit de cannabis le plus consommé en France, a aussi augmenté : de 10 % en 2009, il a plus que doublé à 23 % en 2016.

Les taux de THC du cannabis offert dans les coffee-shops aux Pays-Bas a beaucoup augmenté de 1999 à 2004 (de 8,5 % à 20 % dans l’herbe de cannabis), mais il a légèrement diminué de 2005 à 2015 dans la plupart des produits de cannabis. Le contenu moyen en THC dans l’herbe de cannabis de la marque la plus populaire « Nederwiet » était de 16 % durant cette décennie et de 30,2 % pour la résine de cannabis. L’herbe de cannabis « Nederwiet » contient peu de CBD (0,1 %) en comparaison à des produits importés (0,7 %). Les auteurs s’inquiètent du taux de THC qui demeure élevé et du faible taux de CBD dans ces produits populaires aux Pays-Bas. Il y avait 614 coffee-shops en 2014 dans ce pays, dont environ la moitié sont situés dans les 4 plus grandes villes. Selon des estimations, environ 70 % du cannabis consommé localement est acheté directement dans ces établissements.

Les différentes formes des produits de cannabis
Le cannabis est consommé sous diverses formes, soit sous forme de cigarette (« joint ») qui contient des bourgeons floraux femelles ou des feuilles de cannabis séchées, de hachich qui est fabriqué à partir de la résine extraite de différentes parties de la plante et de particules solides de la plante, d’huile de cannabis (ou huile de hachich) qui est extraite à l’aide de solvants organiques et qui est très concentrée en cannabinoïdes et sous forme de biscuits ou boissons contenant du cannabis ou des extraits de cannabis. L’herbe de cannabis, le hachich et l’huile de cannabis sont fumés dans des cigarettes ou dans des pipes, mélangés ou non avec du tabac. L’huile de cannabis est aussi consommée par vaporisation dans des cigarettes électroniques et des vaporisateurs. Les jeunes Canadiens et Américains utilisent de plus en plus la cigarette électronique pour consommer du cannabis. Selon des données obtenues en 2016-2018, 5 % à 8,9 % des étudiants à l’école secondaire ont consommé un produit de cannabis à l’aide de la cigarette électronique durant l’année (voir ici et ici).

Le « dabbing » est un mode de consommation qui consiste à chauffer l’huile ou extrait concentré de cannabis (« dab », « oil », « wax », « shatter », « budder ») à haute température et à inhaler la vapeur produite. Le « dab » est souvent obtenu par extraction des cannabinoïdes contenus dans les fleurs de cannabis à l’aide de butane liquide. Cette substance est concentrée en THC, habituellement 20 %-30 %, parfois davantage, alors que les fleurs de cannabis en contiennent normalement entre 3 % et 6 %. Des cas de psychose et de cardiotoxicité ont été rapportés suite à la consommation de « dab ».

Cannabis comestible
Certains utilisateurs du cannabis le consomment par voie orale sous forme de gâteaux, de biscuits ou de comprimés. L’Association canadienne de santé publique est d’avis que les produits de cannabis comestibles devraient être préférés aux produits combustibles et autres modes de consommation. Le cannabis récréatif deviendra légal le 17 octobre, mais la vente de produits comestibles ne sera permise qu’à partir de 2019. La compagnie Molson s’est associé avec le producteur de cannabis québécois Hexo pour créer des boissons non alcoolisées contenant du cannabis. Heineken produit la boisson Lagunitas Hi-Fi Hops qui contient du THC pour le marché californien. Plusieurs autres compagnies ont l’intention de mettre sur le marché des boissons contenant du cannabis lorsque cela sera permis par la loi.

L’effet euphorisant du cannabis est ressenti après quelques minutes seulement lorsqu’on inhale la fumée ou la vapeur de cannabis, mais seulement environ 1 à 2 heures après l’avoir ingéré. Cette différence n’est pas toujours bien comprise par ceux qui sont habitués à fumer le cannabis plutôt qu’à l’ingérer, et cela peut mener à des surdoses, au délire et à un comportement psychotique. Au Colorado un jeune homme de 19 ans est mort en mars 2014 après avoir consommé un produit comestible du cannabis. Cette personne avait d’abord mangé un seul morceau (1/6e) de biscuit contenant 10 mg de THC, comme recommandé par le vendeur, mais ne ressentant aucun effet après 30-60 minutes il a mangé le reste du biscuit (5/6e). Durant les 2 heures suivantes, le jeune homme a eu un discours erratique et un comportement hostile. Environ 2 heures et demie après avoir mangé le reste du biscuit il a sauté du balcon de son appartement situé au 4eétage et est mort des suites de ses blessures. Ce cas illustre le danger potentiel associé à l’utilisation du cannabis comestible. L’État du Colorado a introduit depuis de nouvelles règles d’étiquetage et d’emballage.

Cannabinoïdes synthétiques
Des cannabinoïdes synthétiques ont été produits et commercialisés. Bien que leur structure soit différente des phytocannabinoïdes, ils agissent sur les mêmes récepteurs que le THC et provoquent des effets psychoactifs similaires. On retrouve également sur le marché noir des cannabinoïdes synthétiques (« spice » ou « K2 »). Ces drogues sont produites dans des laboratoires clandestins et peuvent contenir des contaminants et des adultérants. Récemment, un nombre anormalement élevé de personnes se sont présentées dans des hôpitaux de l’Illinois pour des coagulopathies ou des hémorragies. Cette explosion de cas était due à une intoxication par du cannabis synthétique adultéré avec du brodifacoum, un anticoagulant normalement utilisé comme rodenticide (mort aux rats). La grande majorité des patients ont été traités avec succès avec un antidote (vitamine Ket des facteurs de coagulation), mais une patiente est morte des suites des complications causées par une hémorragie intracraniale.

À partir du 17 octobre 2018, les utilisateurs de cannabis âgés de 18 et plus pourront s’approvisionner en ligne ou dans l’un des magasins de la Société québécoise du cannabis (SQDC). Contrairement aux produits de cannabis retrouvés sur le marché noir, les produits légaux vendus par la SQDC ne contiendront pas de contaminants (insecticides, adultérants) et seront soumis à un contrôle de la qualité rigoureux.

 

 

Mourir de sa belle mort

Mourir de sa belle mort

L’augmentation phénoménale de l’espérance de vie au cours du dernier siècle représente sans aucun doute une des plus grandes réalisations de l’histoire de l’humanité.  En 1900, l’espérance de vie à la naissance oscillait aux environs de 45 à 50 ans, avec près du quart des personnes qui décédaient avant même d’atteindre l’âge de 10 ans.  Aujourd’hui, la situation est complètement à l’inverse : 84 % des enfants qui naissent dans les pays développés vont vivre jusqu’à au moins 65 ans, et 75 % de tous les décès surviennent entre 65 et 95 ans (Figure 1).

Figure 1. Comparaison de la distribution de la mortalité selon l’âge en 1900 et en 2016.  La zone rouge représente la période où le risque de fragilité et de maladies incapacitantes commence à augmenter rapidement. Selon l’auteur, l’objectif ultime de la science du vieillissement devrait être de compresser cette « zone rouge » au minimum afin de maximiser le nombre d’années de vie en bonne santé.  Adapté de Olshansky (2018).

 

Malheureusement, cette hausse de la durée de l’existence masque une réalité plus sombre : selon les statistiques de l’Organisation mondiale de la santé, l’espérance de vie en bonne santé de la grande majorité des habitants de la planète est en moyenne inférieure de 10 ans à leur espérance de vie totale, c’est-à-dire que dans la majorité des cas,  les dernières années d’existence sont marquées par l’apparition de bon nombre de maladies chroniques qui réduisent substantiellement la qualité de vie.  Cette détérioration de la qualité de vie (illustrée en rouge dans la figure 1) représente évidemment une réduction substantielle des bénéfices d’une augmentation de la durée de vie : le but principal n’est pas de vivre plus longtemps à tout prix, mais surtout de jouir de ces années supplémentaires pour profiter au maximum de notre brève existence.

Selon deux excellents articles récemment publiés dans JAMA et Annals of Internal Medicine, il est grand temps de cesser de consacrer toutes nos énergies à augmenter encore plus l’espérance de vie et de s’attarder plutôt à la découverte de moyens d’améliorer la qualité de ces années de vie supplémentaires.  En d’autres mots, il ne faut plus parler exclusivement d’espérance de vie (lifespan), mais surtout d’espérance de vie en bonne santé (healthspan).

Comme le soulignent les auteurs, deux principaux facteurs rendent ce changement de priorité inévitable :

  • Plafonnement de l’espérance de vie. Les données les plus récentes indiquent que la durée de vie maximale de l’être humain est d’environ 115 ans, avec la très grande majorité des personnes qui décèdent avant l’âge de 90 ans. Les plus optimistes, qui se basent sur certains cas de longévité exceptionnelle (comme Jeanne Calment, morte à l’âge de 122 ans et demi), diront que ces limites peuvent être dépassées grâce aux progrès médicaux futurs. Cela semble plutôt improbable, car l’augmentation de l’espérance de vie du siècle dernier a été principalement due à une amélioration de l’hygiène, à un meilleur accès à l’eau potable et à une diminution des maladies infectieuses qui, collectivement, ont entraîné une réduction drastique des taux de mortalité infantile.  Ces gains ont déjà été réalisés, ce qui signifie que toute augmentation future de l’espérance de vie doit nécessairement passer par une augmentation de la durée de vie des personnes âgées. La tendance actuelle est plutôt à l’inverse, c’est-à-dire que les taux de mortalité associés aux principales maladies chroniques se sont stabilisés et ont même augmentés dans certains cas (maladies cardiovasculaires, par exemple). Il est donc difficile de voir comment des gains supplémentaires significatifs pourraient être obtenus à court ou moyen terme.
  • Limites de la médecine. Même lorsque de nouveaux médicaments sont découverts pour traiter certaines maladies liées au vieillissement, les gains obtenus sont souvent minimes.  Par exemple, les données obtenues pour 71 médicaments anticancéreux approuvés entre 2001 et 2012 indiquent que ces traitements ont augmenté la survie des patients de seulement 2 mois en moyenne.Les personnes âgées sont également plus à risque de développer une panoplie de maladies chroniques, ce qui signifie que le traitement d’une de ces maladies rend plus probable l’apparition d’une autre. Par exemple, la découverte d’un remède contre le cancer peut avoir comme conséquence fâcheuse d’augmenter la prévalence de  la maladie d’Alzheimer. Enfin, on ne peut passer sous silence le coût exorbitant de plusieurs nouveaux médicaments développés par la recherche médicale moderne, qui peut atteindre dans certains cas plus de 100,000 $ par patient, ce qui rend pratiquement impossible leur utilisation à l’échelle de la population.

 

Il faut donc reconnaître que nous avons presque atteint la limite de longévité de notre espèce et qu’au lieu d’investir des sommes colossales d’argent à tenter d’augmenter de façon très minime cette espérance de vie, il est grandement préférable  de consacrer nos énergies à atténuer les effets du vieillissement sur la qualité de vie.  En pratique, cela implique comme objectif incontournable de diminuer le nombre d’années en mauvaise santé, en compressant au minimum la zone rouge d’invalidité en fin de vie, par exemple en retardant l’apparition des premiers signes d’invalidité ou de maladie à 85 plutôt qu’à 71 ans (voir la figure).

Ce concept n’a rien d’abstrait ou de théorique : les travaux réalisés il y a déjà 40 ans par le groupe de James Fries (Université Stanford) ont montré sans équivoque que les personnes qui adoptent un mode de vie sain, caractérisé entre autres par la pratique régulière d’une activité physique modérée, vivent de 7 à 12 ans en meilleure santé que les personnes sédentaires. Plusieurs grandes études ont obtenu des résultats similaires, montrant à quel point l’adoption d’un mode de vie plus sain est un moyen très efficace non seulement pour vivre plus longtemps, mais surtout – et c’est là le plus important – pour allonger notre espérance de vie en bonne santé.  En comprimant la période d’invalidité en fin de vie le plus possible, on peut alors tirer le maximum de l’existence et atteindre ce qui représente sans doute le souhait de la majorité des gens, soit mourir « de sa belle mort », de façon naturelle et à un âge avancé.