Le cannabis à usage récréatif légal au Canada à partir d’octobre 2018

Le cannabis à usage récréatif légal au Canada à partir d’octobre 2018

Le 17 octobre 2018, le Canada deviendra le premier pays du G7 à légaliser le cannabis à usage récréatif. Nous présentons ici sous forme de résumé quelques informations utiles sur cette drogue douce. Voir aussi ces articles sur les effets du cannabis sur la santé, publiés précédemment sur l’Observatoire de la prévention :

Le cannabis et la santé cardiovasculaire, publié en mai 2017 (mis à jour le 11.09.2018)
Les vaporisateurs pour le cannabis : plus sain que d’inhaler la fumée, publié en juillet 2017.

Pour de plus amples informations sur le cannabis, consultez cette collection d’articles publiés dans la revue Nature, les dossiers de l’Institut national de santé publique du Québec et du Gouvernement du Canada.

Le cannabis (genre Cannabis L.) est cultivé et utilisé par les humains depuis plus de 12 000 ans et est l’une des sources les plus anciennes de nourriture, d’huile et de fibre textile. Cette plante a aussi été utilisée à des fins médicinales depuis des milliers d’années, notamment en Égypte, en Chine et en Inde. Les feuilles et les bourgeons floraux de la plante contiennent les substances psychoactives qui sont utilisées comme médicament et comme drogue récréative. Jusqu’à ce jour 545 composés appartenant à différentes classes chimiques ont été identifiés dans le cannabis, dont 104 cannabinoïdes. Les principaux cannabinoïdes sont le delta-9-trans-tetrahydrocannabinol (Δ9–THC ou THC), le cannabidiol (CBD) et le cannabinol (CBN).

Les effets physiologiques du THC les plus notables sont l’euphorie, l’augmentation du rythme cardiaque, des rougeurs oculaires et une sécheresse de la bouche, l’augmentation de l’appétit, et un dysfonctionnement modéré des facultés motrices et de la concentration. En plus de l’euphorie recherchée par l’utilisateur du cannabis à des fins récréatives, le THC peut avoir d’autres effets psychoactifs non-souhaités, tels les troubles cognitifs, l’anxiété, la dysphorie (perception d’un inconfort émotionnel ou mental) et la psychose. Le CBD n’a pas de propriété euphorisante, mais a des effets anti-inflammatoires, analgésiques et antipsychotiques, et il peut contrecarrer plusieurs des effets secondaires non souhaités du THC.

Mécanisme d’action des cannabinoïdes
Les composés psychoactifs du cannabis interagissent avec le système endocannabinoïde, qui est composé des récepteurs, des ligands endogènes (endocannabinoïdes), et de protéines qui participent au transport et à la dégradation de ces ligands. Les récepteurs des cannabinoïdes se retrouvent dans différentes parties du corps humain, mais on les retrouve en plus grand nombre dans le système nerveux central (récepteur CB1) et dans le système immunitaire (récepteur CB2). Ce système est impliqué dans différents processus tels l’appétit, la mémoire, l’éveil, la douleur, l’inflammation et la santé des os. Les récepteurs des cannabinoïdes ne sont bien entendu pas apparus pour que les humains puissent jouir des effets du cannabis, mais pour capter les endocannabinoïdes et relayer leurs signaux aux cellules cibles. Deux exemples d’endocannabinoïdes sont l’anandamide, retrouvé principalement dans le cerveau, et le 2-arachidonoyl glycérol (2-AG) retrouvé surtout dans le reste du corps. Ces deux composés lipidiques miment les effets du THC et peuvent être considérés comme des neuromodulateurs.

Le cannabidiol (CBD)
Selon le comité d’experts de la pharmacodépendance de l’Organisation mondiale de la santé, le CBD à l’état pur ne semble pas présenter de potentiel d’abus, ni être nocif pour la santé. Le rapport conclut que les informations actuelles ne justifient ni le changement de statut ni une classification comme substance contrôlée. Bien que le CBD ne procure pas d’effet euphorisant, cela ne signifie pas qu’il ne soit pas psychoactif. Le CBD agit comme modulateur du THC, c’est-à-dire que l’augmentation de sa concentration atténue les effets psychoactifs du THC. Ce cannabinoïde a longtemps été ignoré, mais ce n’est plus le cas aujourd’hui puisqu’il a de nombreuses applications thérapeutiques potentielles, entre autres pour réduire la douleur neuropathique (sclérose en plaques, fibromyalgie) et les crises d’épilepsie. Un mélange spécifique de THC et de CBD a été développé comme médicament (nabiximols, commercialisé sous le nom de Sativex) pour le traitement de la sclérose en plaques afin de diminuer les douleurs neuropathiques, la spasticité musculaire et divers autres symptômes. Le CBD pur est utilisé comme médicament (Epidiolex) pour traiter deux formes graves d’épilepsie juvénile, le syndrome de Lennox-Gastaut et le syndrome de Dravet.

Selon Santé Canada, les produits contenant du CBD, pourtant offerts en magasin et en ligne, sont illégaux sans une ordonnance d’un médecin.  À partir du 17 octobre, les produits contenant du CBD seront réglementés comme le seront tous les produits à base de cannabis. Santé Canada considère cependant de permettre dans l’avenir aux produits de santé naturels de contenir du cannabis et des cannabinoïdes tels le CBD. La compagnie Coca-Cola est en discussion avec le producteur canadien Auraura Cannabis pour produire des boissons contenant du CBD (mais aucun autre composant du cannabis).

Augmentation de la puissance du cannabis depuis 25 ans
Selon une étude américaine, la teneur moyenne en Δ9–THC dans les produits de cannabis illégaux confisqués par la Drug Enforcement Administration des États-Unis a triplé en 20 ans, passant de 4 % en 1995 à 12 % en 2015. Le contenu en cannabidiol (CBD) a diminué en moyenne de ∼0,28 % en 2001 à <0,15 % en 2014, ce qui fait que le ratio THC/CBD qui était de 14 fois en 1995 était de ∼80 fois en 2014.

Une étude française couvrant la période 1992-2016 montre que le contenu moyen en THC de l’herbe de cannabis a aussi augmenté considérablement en France : de 2 % en 1995, à 7 % en 2009 et à 13 % en 2015/2016. Le contenu moyen en THC dans la résine de cannabis (hachich), le produit de cannabis le plus consommé en France, a aussi augmenté : de 10 % en 2009, il a plus que doublé à 23 % en 2016.

Les taux de THC du cannabis offert dans les coffee-shops aux Pays-Bas a beaucoup augmenté de 1999 à 2004 (de 8,5 % à 20 % dans l’herbe de cannabis), mais il a légèrement diminué de 2005 à 2015 dans la plupart des produits de cannabis. Le contenu moyen en THC dans l’herbe de cannabis de la marque la plus populaire « Nederwiet » était de 16 % durant cette décennie et de 30,2 % pour la résine de cannabis. L’herbe de cannabis « Nederwiet » contient peu de CBD (0,1 %) en comparaison à des produits importés (0,7 %). Les auteurs s’inquiètent du taux de THC qui demeure élevé et du faible taux de CBD dans ces produits populaires aux Pays-Bas. Il y avait 614 coffee-shops en 2014 dans ce pays, dont environ la moitié sont situés dans les 4 plus grandes villes. Selon des estimations, environ 70 % du cannabis consommé localement est acheté directement dans ces établissements.

Les différentes formes des produits de cannabis
Le cannabis est consommé sous diverses formes, soit sous forme de cigarette (« joint ») qui contient des bourgeons floraux femelles ou des feuilles de cannabis séchées, de hachich qui est fabriqué à partir de la résine extraite de différentes parties de la plante et de particules solides de la plante, d’huile de cannabis (ou huile de hachich) qui est extraite à l’aide de solvants organiques et qui est très concentrée en cannabinoïdes et sous forme de biscuits ou boissons contenant du cannabis ou des extraits de cannabis. L’herbe de cannabis, le hachich et l’huile de cannabis sont fumés dans des cigarettes ou dans des pipes, mélangés ou non avec du tabac. L’huile de cannabis est aussi consommée par vaporisation dans des cigarettes électroniques et des vaporisateurs. Les jeunes Canadiens et Américains utilisent de plus en plus la cigarette électronique pour consommer du cannabis. Selon des données obtenues en 2016-2018, 5 % à 8,9 % des étudiants à l’école secondaire ont consommé un produit de cannabis à l’aide de la cigarette électronique durant l’année (voir ici et ici).

Le « dabbing » est un mode de consommation qui consiste à chauffer l’huile ou extrait concentré de cannabis (« dab », « oil », « wax », « shatter », « budder ») à haute température et à inhaler la vapeur produite. Le « dab » est souvent obtenu par extraction des cannabinoïdes contenus dans les fleurs de cannabis à l’aide de butane liquide. Cette substance est concentrée en THC, habituellement 20 %-30 %, parfois davantage, alors que les fleurs de cannabis en contiennent normalement entre 3 % et 6 %. Des cas de psychose et de cardiotoxicité ont été rapportés suite à la consommation de « dab ».

Cannabis comestible
Certains utilisateurs du cannabis le consomment par voie orale sous forme de gâteaux, de biscuits ou de comprimés. L’Association canadienne de santé publique est d’avis que les produits de cannabis comestibles devraient être préférés aux produits combustibles et autres modes de consommation. Le cannabis récréatif deviendra légal le 17 octobre, mais la vente de produits comestibles ne sera permise qu’à partir de 2019. La compagnie Molson s’est associé avec le producteur de cannabis québécois Hexo pour créer des boissons non alcoolisées contenant du cannabis. Heineken produit la boisson Lagunitas Hi-Fi Hops qui contient du THC pour le marché californien. Plusieurs autres compagnies ont l’intention de mettre sur le marché des boissons contenant du cannabis lorsque cela sera permis par la loi.

L’effet euphorisant du cannabis est ressenti après quelques minutes seulement lorsqu’on inhale la fumée ou la vapeur de cannabis, mais seulement environ 1 à 2 heures après l’avoir ingéré. Cette différence n’est pas toujours bien comprise par ceux qui sont habitués à fumer le cannabis plutôt qu’à l’ingérer, et cela peut mener à des surdoses, au délire et à un comportement psychotique. Au Colorado un jeune homme de 19 ans est mort en mars 2014 après avoir consommé un produit comestible du cannabis. Cette personne avait d’abord mangé un seul morceau (1/6e) de biscuit contenant 10 mg de THC, comme recommandé par le vendeur, mais ne ressentant aucun effet après 30-60 minutes il a mangé le reste du biscuit (5/6e). Durant les 2 heures suivantes, le jeune homme a eu un discours erratique et un comportement hostile. Environ 2 heures et demie après avoir mangé le reste du biscuit il a sauté du balcon de son appartement situé au 4eétage et est mort des suites de ses blessures. Ce cas illustre le danger potentiel associé à l’utilisation du cannabis comestible. L’État du Colorado a introduit depuis de nouvelles règles d’étiquetage et d’emballage.

Cannabinoïdes synthétiques
Des cannabinoïdes synthétiques ont été produits et commercialisés. Bien que leur structure soit différente des phytocannabinoïdes, ils agissent sur les mêmes récepteurs que le THC et provoquent des effets psychoactifs similaires. On retrouve également sur le marché noir des cannabinoïdes synthétiques (« spice » ou « K2 »). Ces drogues sont produites dans des laboratoires clandestins et peuvent contenir des contaminants et des adultérants. Récemment, un nombre anormalement élevé de personnes se sont présentées dans des hôpitaux de l’Illinois pour des coagulopathies ou des hémorragies. Cette explosion de cas était due à une intoxication par du cannabis synthétique adultéré avec du brodifacoum, un anticoagulant normalement utilisé comme rodenticide (mort aux rats). La grande majorité des patients ont été traités avec succès avec un antidote (vitamine Ket des facteurs de coagulation), mais une patiente est morte des suites des complications causées par une hémorragie intracraniale.

À partir du 17 octobre 2018, les utilisateurs de cannabis âgés de 18 et plus pourront s’approvisionner en ligne ou dans l’un des magasins de la Société québécoise du cannabis (SQDC). Contrairement aux produits de cannabis retrouvés sur le marché noir, les produits légaux vendus par la SQDC ne contiendront pas de contaminants (insecticides, adultérants) et seront soumis à un contrôle de la qualité rigoureux.

 

 

Mourir de sa belle mort

Mourir de sa belle mort

L’augmentation phénoménale de l’espérance de vie au cours du dernier siècle représente sans aucun doute une des plus grandes réalisations de l’histoire de l’humanité.  En 1900, l’espérance de vie à la naissance oscillait aux environs de 45 à 50 ans, avec près du quart des personnes qui décédaient avant même d’atteindre l’âge de 10 ans.  Aujourd’hui, la situation est complètement à l’inverse : 84 % des enfants qui naissent dans les pays développés vont vivre jusqu’à au moins 65 ans, et 75 % de tous les décès surviennent entre 65 et 95 ans (Figure 1).

Figure 1. Comparaison de la distribution de la mortalité selon l’âge en 1900 et en 2016.  La zone rouge représente la période où le risque de fragilité et de maladies incapacitantes commence à augmenter rapidement. Selon l’auteur, l’objectif ultime de la science du vieillissement devrait être de compresser cette « zone rouge » au minimum afin de maximiser le nombre d’années de vie en bonne santé.  Adapté de Olshansky (2018).

 

Malheureusement, cette hausse de la durée de l’existence masque une réalité plus sombre : selon les statistiques de l’Organisation mondiale de la santé, l’espérance de vie en bonne santé de la grande majorité des habitants de la planète est en moyenne inférieure de 10 ans à leur espérance de vie totale, c’est-à-dire que dans la majorité des cas,  les dernières années d’existence sont marquées par l’apparition de bon nombre de maladies chroniques qui réduisent substantiellement la qualité de vie.  Cette détérioration de la qualité de vie (illustrée en rouge dans la figure 1) représente évidemment une réduction substantielle des bénéfices d’une augmentation de la durée de vie : le but principal n’est pas de vivre plus longtemps à tout prix, mais surtout de jouir de ces années supplémentaires pour profiter au maximum de notre brève existence.

Selon deux excellents articles récemment publiés dans JAMA et Annals of Internal Medicine, il est grand temps de cesser de consacrer toutes nos énergies à augmenter encore plus l’espérance de vie et de s’attarder plutôt à la découverte de moyens d’améliorer la qualité de ces années de vie supplémentaires.  En d’autres mots, il ne faut plus parler exclusivement d’espérance de vie (lifespan), mais surtout d’espérance de vie en bonne santé (healthspan).

Comme le soulignent les auteurs, deux principaux facteurs rendent ce changement de priorité inévitable :

  • Plafonnement de l’espérance de vie. Les données les plus récentes indiquent que la durée de vie maximale de l’être humain est d’environ 115 ans, avec la très grande majorité des personnes qui décèdent avant l’âge de 90 ans. Les plus optimistes, qui se basent sur certains cas de longévité exceptionnelle (comme Jeanne Calment, morte à l’âge de 122 ans et demi), diront que ces limites peuvent être dépassées grâce aux progrès médicaux futurs. Cela semble plutôt improbable, car l’augmentation de l’espérance de vie du siècle dernier a été principalement due à une amélioration de l’hygiène, à un meilleur accès à l’eau potable et à une diminution des maladies infectieuses qui, collectivement, ont entraîné une réduction drastique des taux de mortalité infantile.  Ces gains ont déjà été réalisés, ce qui signifie que toute augmentation future de l’espérance de vie doit nécessairement passer par une augmentation de la durée de vie des personnes âgées. La tendance actuelle est plutôt à l’inverse, c’est-à-dire que les taux de mortalité associés aux principales maladies chroniques se sont stabilisés et ont même augmentés dans certains cas (maladies cardiovasculaires, par exemple). Il est donc difficile de voir comment des gains supplémentaires significatifs pourraient être obtenus à court ou moyen terme.
  • Limites de la médecine. Même lorsque de nouveaux médicaments sont découverts pour traiter certaines maladies liées au vieillissement, les gains obtenus sont souvent minimes.  Par exemple, les données obtenues pour 71 médicaments anticancéreux approuvés entre 2001 et 2012 indiquent que ces traitements ont augmenté la survie des patients de seulement 2 mois en moyenne.Les personnes âgées sont également plus à risque de développer une panoplie de maladies chroniques, ce qui signifie que le traitement d’une de ces maladies rend plus probable l’apparition d’une autre. Par exemple, la découverte d’un remède contre le cancer peut avoir comme conséquence fâcheuse d’augmenter la prévalence de  la maladie d’Alzheimer. Enfin, on ne peut passer sous silence le coût exorbitant de plusieurs nouveaux médicaments développés par la recherche médicale moderne, qui peut atteindre dans certains cas plus de 100,000 $ par patient, ce qui rend pratiquement impossible leur utilisation à l’échelle de la population.

 

Il faut donc reconnaître que nous avons presque atteint la limite de longévité de notre espèce et qu’au lieu d’investir des sommes colossales d’argent à tenter d’augmenter de façon très minime cette espérance de vie, il est grandement préférable  de consacrer nos énergies à atténuer les effets du vieillissement sur la qualité de vie.  En pratique, cela implique comme objectif incontournable de diminuer le nombre d’années en mauvaise santé, en compressant au minimum la zone rouge d’invalidité en fin de vie, par exemple en retardant l’apparition des premiers signes d’invalidité ou de maladie à 85 plutôt qu’à 71 ans (voir la figure).

Ce concept n’a rien d’abstrait ou de théorique : les travaux réalisés il y a déjà 40 ans par le groupe de James Fries (Université Stanford) ont montré sans équivoque que les personnes qui adoptent un mode de vie sain, caractérisé entre autres par la pratique régulière d’une activité physique modérée, vivent de 7 à 12 ans en meilleure santé que les personnes sédentaires. Plusieurs grandes études ont obtenu des résultats similaires, montrant à quel point l’adoption d’un mode de vie plus sain est un moyen très efficace non seulement pour vivre plus longtemps, mais surtout – et c’est là le plus important – pour allonger notre espérance de vie en bonne santé.  En comprimant la période d’invalidité en fin de vie le plus possible, on peut alors tirer le maximum de l’existence et atteindre ce qui représente sans doute le souhait de la majorité des gens, soit mourir « de sa belle mort », de façon naturelle et à un âge avancé.

Juul : la nouvelle cigarette électronique qui fait tout un tabac

Juul : la nouvelle cigarette électronique qui fait tout un tabac

Mise en marché en 2015, la Juul (prononcer « jewel ») est rapidement devenue la cigarette électronique la plus populaire aux États-Unis et accapare présentement à elle seule 70 % des parts de ce marché.  L’arrivée récente de la Juul au Canada (septembre 2018) est une bonne occasion de décrire ce nouveau produit, présenté par son fabricant comme une méthode d’aide à la cessation du tabagisme.

La première caractéristique de la Juul qui saute aux yeux est son design élégant: mesurant 9,4 cm de long, 1,5 cm de large et 0,8 cm d’épaisseur (pour un poids total d’à peine 10 g), le produit ressemble beaucoup plus à une clé USB qu’à une cigarette électronique. En plus de cette belle apparence, la Juul est aussi extrêmement facile à utiliser : il suffit simplement d’insérer une cartouche (appelée « pod ») sur le dessus du dispositif et d’aspirer la vapeur générée par l’appareil, sans avoir à manipuler de liquide ou d’actionner de bouton supplémentaire.  Chaque cartouche contient 0.7 mL d’une solution composée de propylène glycol, de glycérine, de saveurs artificielles et de 5 % de nicotine, ce qui correspond en gros à la quantité présente dans un paquet de cigarettes.

La principale innovation apportée par la Juul demeure toutefois sa capacité à reproduire la quantité de nicotine qui est absorbée lors de l’utilisation de cigarette combustible traditionnelle. Comme l’illustre la figure 1, les taux sanguins de nicotine mesurés après une bouffée de la vapeur générée par la Juul sont très similaires à ceux atteints avec une cigarette traditionnelle et beaucoup plus élevés qu’avec la plupart des autres cigarettes électroniques disponibles sur le marché.

Figure 1.  Comparaison de la quantité de nicotine absorbée après une bouffée de différentes formes de cigarettes.

Sels de nicotine vs nicotine libre

La clé pour comprendre cette supériorité de la Juul se trouve dans la chimie de la molécule de nicotine.  À l’état naturel,la nicotine est une base faible qui s’associe spontanément avec un acide pour former des sels (monobasique et dibasique) (voir la figure ci-contre). Ces sels de nicotine ne sont pas très volatils et sont en conséquence peu absorbés par les poumons lors de la combustion du tabac ;  cependant, au cours des années 1960, les chimistes du cigarettier Philip Morris ont découvert que  si le tabac est traité avec une solution alcaline (à base d’ammoniaque, par exemple), la nicotine est transformée en base libre (free base) beaucoup plus volatile (plus de 100 fois), ce qui augmente considérablement son absorption au niveau des poumons et du cerveau. Il s’agissait d’une percée majeure, car en manipulant secrètement la biodisponibilité de la nicotine du tabac, les cigarettes sont devenues beaucoup plus addictives qu’auparavant, ce qui a contribué à faire de Marlboro, la marque phare de Philip Morris, la cigarette la plus populaire au monde.

En raison de sa plus grande absorption par le corps, la nicotine libre est aussi la forme présente dans les produits d’aide à la cessation du tabagisme (gommes, aérosols, timbres, cigarettes électroniques). Dans le cas des cigarettes électroniques, cette utilisation présente toutefois le désavantage de rendre la vapeur générée très irritante (en raison du caractère basique de la nicotine libre), ce qui limite la quantité pouvant être absorbée lors du vapotage (voir la figure 1).  Ce problème touche particulièrement les gros fumeurs qui recherchent des doses importantes de nicotine pour satisfaire leurs besoins; l’irritation ou l’inconfort causés par un apport élevé en nicotine libre deviennent alors un frein qui empêche la transition de la cigarette traditionnelle vers la version électronique.

La cigarette électronique Juul contourne ces limitations en utilisant des sels de nicotine plutôt que la molécule sous sa forme libre. À première vue, cela peut paraître une stratégie étonnante étant donné que ces sels sont connus pour être moins bien absorbés par le corps que la nicotine sous sa forme libre. Cependant, lors du développement de leur produit, les fabricants de la Juul ont fait une découverte surprenante : en utilisant certains acides organiques pour former les sels de nicotine (dans ce cas-ci, l’acide benzoïque), ils ont observé que  ces sels pouvaient être vaporisés à basse température et que la nicotine était absorbée à une vitesse similaire à celle de la nicotine libre.  De plus, la présence de l’acide benzoïque diminue le pH de la solution de vapotage et provoque une irritation moins importante au niveau de la gorge, ce qui permet à l’utilisateur d’aspirer de plus grandes quantités de nicotine. En conséquence, la Juul peut être considérée comme la première cigarette électronique qui réussit à reproduire assez fidèlement la sensation procurée par la combustion du tabac des cigarettes traditionnelles, et pourrait donc représenter un outil intéressant pour cesser de fumer.

La Juul est une addition récente au monde des cigarettes électroniques et son efficacité pour la cessation du tabagisme de même que ses effets sur la santé demeurent à être établis.  Plusieurs études réalisées sur les cigarettes électroniques montrent que le vapotage génère moins de composés toxiques et cancérigènes que les cigarettes combustibles traditionnelles et il n’y a pas de doute que ces dispositifs sont beaucoup moins nocifs pour la santé.   En ce sens, la Juul pourrait même s’avérer supérieure aux autres cigarettes électroniques, car sa plus forte concentration en nicotine permet de diminuer la quantité de liquide consommé et celui-ci est chauffé à une température plus basse, ce qui réduit la production de composés potentiellement toxiques.

La principale inquiétude générée par la croissance phénoménale des ventes de la Juul reste son contenu élevé en nicotine qui pourrait créer une dépendance chez les utilisateurs, en particulier chez les jeunes.  Plusieurs articles récents ont rapporté que la Juul est très présente dans les campus des écoles secondaires et des collèges américains, ce qui indique qu’elle est fréquemment utilisée par certains jeunes, même d’âge mineur.   Cet usage est facilité par le design du dispositif qui leur permet de la cacher facilement aux autorités et, dans certains cas, même de vapoter dans l’établissement scolaire (ce qui a amené certaines écoles à bannir les clés USB pour enrayer l’utilisation de la Juul). Les saveurs des cartouches, comme  « mangue » ou encore « crème brûlée » sont également attrayantes pour un jeune public et les études ont montré que ceux qui fument ont souvent débuté par l’utilisation des produits de tabac aromatisés. La question à savoir si la Juul peut représenter un tremplin vers le tabac traditionnel demeure ouverte, mais il est permis d’en douter si on se fie aux récentes données montrant que les taux de tabagisme chez les jeunes sont en baisse constante (la proportion d’adolescents américains qui ont fumé dans les derniers 30 jours est passée de 28,3 % en 1996 à 5,9 % en 2016).

Quoi qu’il en soit, il est évident qu’il faut demeurer extrêmement vigilant et éviter que ces nouveaux produits favorisent l’émergence d’une nouvelle génération de fumeurs.  Alertée par la hausse constante du nombre d’utilisateurs de la Juul, la FDA américaine a récemment demandé aux fabricants du produit de prouver que leur marketing ne cible délibérément pas les jeunes et de décrire leurs plans pour limiter l’utilisation de ce produit aux adultes.  En réponse à ces demandes, la compagnie JUUL Labs promet d’investir 30 millions de dollars au cours des trois prochaines années en recherche et développement pour diminuer l’usage de la Juul par les jeunes et restreindre le produit seulement aux fumeurs qui désirent une alternative moins nocive aux cigarettes traditionnelles.  Une histoire à suivre…

 

Marcher 10 000 pas par jour?

Marcher 10 000 pas par jour?

« 10 000 pas par jour » est un slogan et une recommandation souvent mise de l’avant pour prévenir les maladies cardiovasculaires et favoriser une bonne santé en général, notamment par les fabricants de podomètres et autres moniteurs d’activité physique. Les recommandations de l’Organisation mondiale de la Santé ne spécifient pas le nombre de pas qu’il faut faire chaque jour pour demeurer en santé, contrairement à ce qui est rapporté par plusieurs. Ce chiffre « magique » de 10 000 est d’abord apparu dans une campagne publicitaire au Japon au milieu des années 1960. La compagnie Yamasa, voulant capitaliser sur la tenue des Jeux olympiques d’été à Tokyo en 1964, a commercialisé l’un des premiers podomètres qui a été d’abord nommé « manpo-meter » (万歩メーター), puis « manpo-kei » (万歩計) ou « compteur des 10 000 pas ». Le slogan de la campagne publicitaire « 10 000 pas par jour » (1日1万歩) a connu un grand succès au Japon à l’époque. Le nombre précis de 10 000 pas a été sélectionné en partie en se basant sur des données du chercheur japonais Yoshiro Hatano, mais aussi parce que ce chiffre est très auspicieux dans la culture japonaise. Selon ce chercheur, marcher 10 000 pas par jour permet de dépenser environ 300 Cal/j pour un Japonais de taille moyenne. 10 000 pas équivalent à environ 8 km ou 1 h 40 min de marche, selon la longueur de chaque pas et la vitesse de marche.

Tableau. Échelle de niveau d’activité selon le nombre de pas marchés quotidiennement, pour des adultes en bonne santé. Selon Tudor-Locke et coll., 2008.

< 5 000 pas par jourSédentaire
5 000 à 7 499 pas par jourFaiblement actif
7 500 à 9 999 pas par jourModérément actif
10 000 à 12 499 pas par jourActif
> 12 500 pas par jourTrès actif

La plupart des Nord-Américains ne font pas 10 000 pas en vaquant à leurs occupations quotidiennes. Selon les différentes études, nous faisons plutôt entre 4 000 et 6685 pas par jour, il y a donc un déficit de 3 000 à 6 000 pas par jour pour atteindre l’objectif de 10 000 pas par jour. Les membres d’une communauté amish, qui ont un mode de vie traditionnel et qui n’utilisent aucun moyen de transport motorisé, constituent une exception puisqu’ils font en moyenne 14 000 (femmes) à 18 000 pas par jour (hommes). Ce niveau d’activité physique exceptionnellement élevé pourrait contribuer au faible taux d’obésité observé dans cette communauté.

Selon l’échelle établie par Tudor-Locke et coll. (voir tableau ci-haut), la plupart des Nord-Américains sont faiblement actifs et devraient faire de l’exercice pour pouvoir prévenir les maladies cardiovasculaires, le diabète et maintenir une bonne santé en général. Une activité physique d’intensité modérée (100 pas/min ou plus) pratiquée pendant 30 minutes correspond à environ 3 000-4 000 pas permet donc de combler le déficit. Pour ceux qui ne peuvent pas ou qui ne désirent pas faire une activité physique chaque jour, 2 séances de 2 heures de badminton (130 pas/min) par semaine, faire du ski alpin (équivalent à environ 150 pas/min) pendant 3,5 heures une fois par semaine ou encore aller magasiner (70 pas/min) pendant 3,5 heures deux fois par semaine sont des exemples d’activités qui permettent de combler le déficit de 4 000 pas/jour ou 28 000 pas/semaine.

Pourquoi 10 000 pas ?
Le nombre exact de pas qu’il faut faire quotidiennement pour demeurer en santé est un sujet de débats, et le nombre particulier de 10 000 pas/jour a été remis en question. La plupart des études ont comparé 10 000 pas/jour à de faibles niveaux d’activité physique (3 000 ou 5 000 pas par jour), mais n’ont pas testé, par exemple, 8 000 pas/jour, 12 000 pas/jour ou 15 000 pas/jour.

Des études sur l’effet protecteur de l’exercice contre des maladies chroniques (maladies cardiovasculaires, cancers) suggèrent qu’un minimum de 6 000 à 8 000 pas/jour est requis. Fixer un objectif précis de 10 000 pas/jour pourrait décourager certaines personnes, et cela n’est pas approprié pour les personnes âgées, sédentaires ou souffrant d’une maladie chronique. Pour ces personnes un objectif de 7 500 pas/jour est plus réaliste. De plus, les experts sont enclins à suggérer aux personnes peu actives de commencer par ajouter 1 000 pas par jour, soit une marche de 10-15 minutes, et d’augmenter chaque semaine la durée de cette marche quotidienne jusqu’à atteindre environ 7 500 pas par jour.

Optimalement, pour procurer un exercice d’intensité modérée qui sera bénéfique pour la santé, il est recommandé de marcher à vive allure, en faisant au moins 100 pas/minute. Ce n’est malheureusement pas le cas de la plupart des personnes selon une étude américaine auprès de 3744 adultes qui a étudié la vitesse de déplacement des participants durant la période d’éveil à l’aide d’accéléromètres. Durant la période d’éveil, les participants ont été immobiles en moyenne durant ≅4,8 h ; ils se sont déplacés très lentement [1-59 pas/min] durant ≅8,7 h ; ils ont marché lentement (60-79 pas/min) durant ≅16 min ; à vitesse modérée (80-99 pas/min) durant ≅5 min ; rapidement (100-119 pas/min) durant ≅5 min et très rapidement (>120 pas/min) durant ≅2 min. La marche à vive allure (≥100 pas/min) est donc un phénomène rare dans un échantillon représentatif de la population nord-américaine, mais les participants ont tout de même fait ≅30 min de marche quotidiennement (≥60 pas/min).

Il n’est pas nécessaire d’utiliser un podomètre et de compter précisément le nombre de pas marchés quotidiennement, une estimation est suffisante. Certaines personnes trouvent cependant une motivation supplémentaire dans le fait de pouvoir consulter un podomètre pour atteindre leur objectif d’activité physique quotidienne.