Juul : la nouvelle cigarette électronique qui fait tout un tabac

Juul : la nouvelle cigarette électronique qui fait tout un tabac

Mis à jour le 13 novembre 2018

Mise en marché en 2015, la Juul (prononcer « jewel ») est rapidement devenue la cigarette électronique la plus populaire aux États-Unis et accapare présentement à elle seule 70 % des parts de ce marché.  L’arrivée récente de la Juul au Canada (septembre 2018) est une bonne occasion de décrire ce nouveau produit, présenté par son fabricant comme une méthode d’aide à la cessation du tabagisme.

La première caractéristique de la Juul qui saute aux yeux est son design élégant: mesurant 9,4 cm de long, 1,5 cm de large et 0,8 cm d’épaisseur (pour un poids total d’à peine 10 g), le produit ressemble beaucoup plus à une clé USB qu’à une cigarette électronique. En plus de cette belle apparence, la Juul est aussi extrêmement facile à utiliser : il suffit simplement d’insérer une cartouche (appelée « pod ») sur le dessus du dispositif et d’aspirer la vapeur générée par l’appareil, sans avoir à manipuler de liquide ou d’actionner de bouton supplémentaire.  Chaque cartouche contient 0.7 mL d’une solution composée de propylène glycol, de glycérine, de saveurs artificielles et de 5 % de nicotine, ce qui correspond en gros à la quantité présente dans un paquet de cigarettes.

La principale innovation apportée par la Juul demeure toutefois sa capacité à reproduire la quantité de nicotine qui est absorbée lors de l’utilisation de cigarette combustible traditionnelle. Comme l’illustre la figure 1, les taux sanguins de nicotine mesurés après une bouffée de la vapeur générée par la Juul sont très similaires à ceux atteints avec une cigarette traditionnelle et beaucoup plus élevés qu’avec la plupart des autres cigarettes électroniques disponibles sur le marché.

Figure 1.  Comparaison de la quantité de nicotine absorbée après une bouffée de différentes formes de cigarettes.

Sels de nicotine vs nicotine libre

La clé pour comprendre cette supériorité de la Juul se trouve dans la chimie de la molécule de nicotine.  À l’état naturel,la nicotine est une base faible qui s’associe spontanément avec un acide pour former des sels (monobasique et dibasique) (voir la figure ci-contre). Ces sels de nicotine ne sont pas très volatils et sont en conséquence peu absorbés par les poumons lors de la combustion du tabac ;  cependant, au cours des années 1960, les chimistes du cigarettier Philip Morris ont découvert que  si le tabac est traité avec une solution alcaline (à base d’ammoniaque, par exemple), la nicotine est transformée en base libre (free base) beaucoup plus volatile (plus de 100 fois), ce qui augmente considérablement son absorption au niveau des poumons et du cerveau. Il s’agissait d’une percée majeure, car en manipulant secrètement la biodisponibilité de la nicotine du tabac, les cigarettes sont devenues beaucoup plus addictives qu’auparavant, ce qui a contribué à faire de Marlboro, la marque phare de Philip Morris, la cigarette la plus populaire au monde.

En raison de sa plus grande absorption par le corps, la nicotine libre est aussi la forme présente dans les produits d’aide à la cessation du tabagisme (gommes, aérosols, timbres, cigarettes électroniques). Dans le cas des cigarettes électroniques, cette utilisation présente toutefois le désavantage de rendre la vapeur générée très irritante (en raison du caractère basique de la nicotine libre), ce qui limite la quantité pouvant être absorbée lors du vapotage (voir la figure 1).  Ce problème touche particulièrement les gros fumeurs qui recherchent des doses importantes de nicotine pour satisfaire leurs besoins; l’irritation ou l’inconfort causés par un apport élevé en nicotine libre deviennent alors un frein qui empêche la transition de la cigarette traditionnelle vers la version électronique.

La cigarette électronique Juul contourne ces limitations en utilisant des sels de nicotine plutôt que la molécule sous sa forme libre. À première vue, cela peut paraître une stratégie étonnante étant donné que ces sels sont connus pour être moins bien absorbés par le corps que la nicotine sous sa forme libre. Cependant, lors du développement de leur produit, les fabricants de la Juul ont fait une découverte surprenante : en utilisant certains acides organiques pour former les sels de nicotine (dans ce cas-ci, l’acide benzoïque), ils ont observé que  ces sels pouvaient être vaporisés à basse température et que la nicotine était absorbée à une vitesse similaire à celle de la nicotine libre.  De plus, la présence de l’acide benzoïque diminue le pH de la solution de vapotage et provoque une irritation moins importante au niveau de la gorge, ce qui permet à l’utilisateur d’aspirer de plus grandes quantités de nicotine. En conséquence, la Juul peut être considérée comme la première cigarette électronique qui réussit à reproduire assez fidèlement la sensation procurée par la combustion du tabac des cigarettes traditionnelles, et pourrait donc représenter un outil intéressant pour cesser de fumer.

La Juul est une addition récente au monde des cigarettes électroniques et son efficacité pour la cessation du tabagisme de même que ses effets sur la santé demeurent à être établis.  Plusieurs études réalisées sur les cigarettes électroniques montrent que le vapotage génère moins de composés toxiques et cancérigènes que les cigarettes combustibles traditionnelles et il n’y a pas de doute que ces dispositifs sont beaucoup moins nocifs pour la santé.   En ce sens, la Juul pourrait même s’avérer supérieure aux autres cigarettes électroniques, car sa plus forte concentration en nicotine permet de diminuer la quantité de liquide consommé et celui-ci est chauffé à une température plus basse, ce qui réduit la production de composés potentiellement toxiques.

La principale inquiétude générée par la croissance phénoménale des ventes de la Juul reste son contenu élevé en nicotine qui pourrait créer une dépendance chez les utilisateurs, en particulier chez les jeunes.  Plusieurs articles récents ont rapporté que la Juul est très présente dans les campus des écoles secondaires et des collèges américains, ce qui indique qu’elle est fréquemment utilisée par certains jeunes, même d’âge mineur.   Cet usage est facilité par le design du dispositif qui leur permet de la cacher facilement aux autorités et, dans certains cas, même de vapoter dans l’établissement scolaire (ce qui a amené certaines écoles à bannir les clés USB pour enrayer l’utilisation de la Juul). Les saveurs des cartouches, comme  « mangue » ou encore « crème brûlée » sont également attrayantes pour un jeune public et les études ont montré que ceux qui fument ont souvent débuté par l’utilisation des produits de tabac aromatisés. La question à savoir si la Juul peut représenter un tremplin vers le tabac traditionnel demeure ouverte, mais il est permis d’en douter si on se fie aux récentes données montrant que les taux de tabagisme chez les jeunes sont en baisse constante (la proportion d’adolescents américains qui ont fumé dans les derniers 30 jours est passée de 28,3 % en 1996 à 5,9 % en 2016).

Quoi qu’il en soit, il est évident qu’il faut demeurer extrêmement vigilant et éviter que ces nouveaux produits favorisent l’émergence d’une nouvelle génération de fumeurs.  Alertée par la hausse constante du nombre d’utilisateurs de la Juul, la FDA américaine a récemment demandé aux fabricants du produit de prouver que leur marketing ne cible délibérément pas les jeunes et de décrire leurs plans pour limiter l’utilisation de ce produit aux adultes.  En réponse à ces demandes, la compagnie JUUL Labs promet d’investir 30 millions de dollars au cours des trois prochaines années en recherche et développement pour diminuer l’usage de la Juul par les jeunes et restreindre le produit seulement aux fumeurs qui désirent une alternative moins nocive aux cigarettes traditionnelles. Les pressions de la FDA ont également poussé la compagnie a retirer ses cartouches contenant les saveurs populaires des points de vente et de cesser de faire la promotion de son produit sur les médias sociaux.

 

Marcher 10 000 pas par jour?

Marcher 10 000 pas par jour?

« 10 000 pas par jour » est un slogan et une recommandation souvent mise de l’avant pour prévenir les maladies cardiovasculaires et favoriser une bonne santé en général, notamment par les fabricants de podomètres et autres moniteurs d’activité physique. Les recommandations de l’Organisation mondiale de la Santé ne spécifient pas le nombre de pas qu’il faut faire chaque jour pour demeurer en santé, contrairement à ce qui est rapporté par plusieurs. Ce chiffre « magique » de 10 000 est d’abord apparu dans une campagne publicitaire au Japon au milieu des années 1960. La compagnie Yamasa, voulant capitaliser sur la tenue des Jeux olympiques d’été à Tokyo en 1964, a commercialisé l’un des premiers podomètres qui a été d’abord nommé « manpo-meter » (万歩メーター), puis « manpo-kei » (万歩計) ou « compteur des 10 000 pas ». Le slogan de la campagne publicitaire « 10 000 pas par jour » (1日1万歩) a connu un grand succès au Japon à l’époque. Le nombre précis de 10 000 pas a été sélectionné en partie en se basant sur des données du chercheur japonais Yoshiro Hatano, mais aussi parce que ce chiffre est très auspicieux dans la culture japonaise. Selon ce chercheur, marcher 10 000 pas par jour permet de dépenser environ 300 Cal/j pour un Japonais de taille moyenne. 10 000 pas équivalent à environ 8 km ou 1 h 40 min de marche, selon la longueur de chaque pas et la vitesse de marche.

Tableau. Échelle de niveau d’activité selon le nombre de pas marchés quotidiennement, pour des adultes en bonne santé. Selon Tudor-Locke et coll., 2008.

< 5 000 pas par jourSédentaire
5 000 à 7 499 pas par jourFaiblement actif
7 500 à 9 999 pas par jourModérément actif
10 000 à 12 499 pas par jourActif
> 12 500 pas par jourTrès actif

La plupart des Nord-Américains ne font pas 10 000 pas en vaquant à leurs occupations quotidiennes. Selon les différentes études, nous faisons plutôt entre 4 000 et 6685 pas par jour, il y a donc un déficit de 3 000 à 6 000 pas par jour pour atteindre l’objectif de 10 000 pas par jour. Les membres d’une communauté amish, qui ont un mode de vie traditionnel et qui n’utilisent aucun moyen de transport motorisé, constituent une exception puisqu’ils font en moyenne 14 000 (femmes) à 18 000 pas par jour (hommes). Ce niveau d’activité physique exceptionnellement élevé pourrait contribuer au faible taux d’obésité observé dans cette communauté.

Selon l’échelle établie par Tudor-Locke et coll. (voir tableau ci-haut), la plupart des Nord-Américains sont faiblement actifs et devraient faire de l’exercice pour pouvoir prévenir les maladies cardiovasculaires, le diabète et maintenir une bonne santé en général. Une activité physique d’intensité modérée (100 pas/min ou plus) pratiquée pendant 30 minutes correspond à environ 3 000-4 000 pas permet donc de combler le déficit. Pour ceux qui ne peuvent pas ou qui ne désirent pas faire une activité physique chaque jour, 2 séances de 2 heures de badminton (130 pas/min) par semaine, faire du ski alpin (équivalent à environ 150 pas/min) pendant 3,5 heures une fois par semaine ou encore aller magasiner (70 pas/min) pendant 3,5 heures deux fois par semaine sont des exemples d’activités qui permettent de combler le déficit de 4 000 pas/jour ou 28 000 pas/semaine.

Pourquoi 10 000 pas ?
Le nombre exact de pas qu’il faut faire quotidiennement pour demeurer en santé est un sujet de débats, et le nombre particulier de 10 000 pas/jour a été remis en question. La plupart des études ont comparé 10 000 pas/jour à de faibles niveaux d’activité physique (3 000 ou 5 000 pas par jour), mais n’ont pas testé, par exemple, 8 000 pas/jour, 12 000 pas/jour ou 15 000 pas/jour.

Des études sur l’effet protecteur de l’exercice contre des maladies chroniques (maladies cardiovasculaires, cancers) suggèrent qu’un minimum de 6 000 à 8 000 pas/jour est requis. Fixer un objectif précis de 10 000 pas/jour pourrait décourager certaines personnes, et cela n’est pas approprié pour les personnes âgées, sédentaires ou souffrant d’une maladie chronique. Pour ces personnes un objectif de 7 500 pas/jour est plus réaliste. De plus, les experts sont enclins à suggérer aux personnes peu actives de commencer par ajouter 1 000 pas par jour, soit une marche de 10-15 minutes, et d’augmenter chaque semaine la durée de cette marche quotidienne jusqu’à atteindre environ 7 500 pas par jour.

Optimalement, pour procurer un exercice d’intensité modérée qui sera bénéfique pour la santé, il est recommandé de marcher à vive allure, en faisant au moins 100 pas/minute. Ce n’est malheureusement pas le cas de la plupart des personnes selon une étude américaine auprès de 3744 adultes qui a étudié la vitesse de déplacement des participants durant la période d’éveil à l’aide d’accéléromètres. Durant la période d’éveil, les participants ont été immobiles en moyenne durant ≅4,8 h ; ils se sont déplacés très lentement [1-59 pas/min] durant ≅8,7 h ; ils ont marché lentement (60-79 pas/min) durant ≅16 min ; à vitesse modérée (80-99 pas/min) durant ≅5 min ; rapidement (100-119 pas/min) durant ≅5 min et très rapidement (>120 pas/min) durant ≅2 min. La marche à vive allure (≥100 pas/min) est donc un phénomène rare dans un échantillon représentatif de la population nord-américaine, mais les participants ont tout de même fait ≅30 min de marche quotidiennement (≥60 pas/min).

Il n’est pas nécessaire d’utiliser un podomètre et de compter précisément le nombre de pas marchés quotidiennement, une estimation est suffisante. Certaines personnes trouvent cependant une motivation supplémentaire dans le fait de pouvoir consulter un podomètre pour atteindre leur objectif d’activité physique quotidienne.

 

 

 

 

 

 

Portrait des maladies vasculaires au Québec : encore place à l’amélioration

Portrait des maladies vasculaires au Québec : encore place à l’amélioration

Un rapport récent de l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) dresse pour la première fois un bilan de l’impact de l’ensemble des maladies vasculaires sur la santé des Québécois. En utilisant les données récoltées entre 1996 et 2016 par le Système intégré de surveillance des maladies chroniques du Québec (SISMACQ), les chercheurs de l’INSPQ ont pu établir qu’en  2015-2016:

1) plus de 730 000 Québécois âgés de 20 ans et plus ont reçu un diagnostic de maladies vasculaires, ce qui représente une prévalence de 11,3 %.  Les cardiopathies ischémiques (infarctus, pontage, revascularisation) représentent les principales maladies vasculaires, avec une prévalence de 8 % (612 260 personnes affectées en 2015-2016) ;

2) plus de 47 000 personnes âgées de 20 ans et plus ont reçu pour la première fois un diagnostic de maladies vasculaires, ce qui représente une incidence de 8,3 ‰. Encore ici, ce sont les cardiopathies ischémiques qui sont les maladies les plus fréquentes, avec une incidence de 6 ‰ (37275 personnes affectées) ;

3) Entre 2005-2006 et 2015-2016, la prévalence des maladies vasculaires a légèrement diminué de 3,2 % tandis que l’incidence (premier diagnostic d’une maladie vasculaire) a chuté de 28 %. Le taux de mortalité due à ces maladies est cependant relativement stable (5 %, soit environ 35,000 décès annuels).

Distinction entre prévalence et incidence

Prévalence: Rapport du nombre de cas d’une maladie au sein d’une population, englobant aussi bien les cas nouveaux que les cas anciens. Incidence: Nombre de nouveaux cas d’une maladie, apparus pendant un intervalle donné au sein d’une population.

 

Dans l’ensemble, ces données indiquent que les maladies vasculaires demeurent un lourd fardeau pour le système de santé québécois. La diminution de l’incidence observée dans l’étude, bien que positive, demeure trop faible pour affecter significativement la prévalence de ces maladies. Combinée avec un taux de mortalité stable, cela signifie en pratique que le nombre de personnes qui vivent avec une maladie cardiovasculaire augmente chaque année, avec une prévalence qui est passée de 591180 à 731125 personnes entre 2005-2006 et 2015-2016.

Il faut aussi mentionner que plusieurs signaux d’alarme suggèrent que la situation actuelle, loin de s’améliorer, risque plutôt de se détériorer au cours des prochaines années. Par exemple, des données récentes montrent que l’incidence d’infarctus du myocarde n’a pas diminué au cours des dix dernières années chez les hommes de 30 à 54 ans, et qu’elle a même augmenté chez les femmes de ce groupe d’âge. La hausse fulgurante du taux d’obésité observée au cours des dernières années, en particulier chez les jeunes, risque elle aussi de freiner toute amélioration du fardeau des maladies vasculaires, car le surpoids représente un important facteur de risque de diabète de type 2, une maladie qui endommage les vaisseaux sanguins et hausse drastiquement le risque d’événements cardiovasculaires. Actuellement, une séquence d’événements typiquement observée en clinique est l’apparition d’un surpoids vers 45 ans, suivi d’un diabète de type 2 vers 55 ans et d’une maladie cardiovasculaire vers 65 ans. Il est déjà très difficile de traiter adéquatement ces conditions avec les médicaments actuels et il va de soi que la situation sera encore plus problématique si cette séquence d’événements commence dès l’enfance et l’adolescence.

Il faut aussi se rappeler que même si de plus en plus de personnes survivent à un infarctus, le patient cardiaque qui ne s’attaque pas aux causes profondes de sa maladie (alimentation, sédentarité, tabagisme) demeure à très haut risque de subir un deuxième infarctus et ultimement de développer une insuffisance cardiaque, une condition chronique et incurable dans laquelle le coeur perd sa capacité à pomper efficacement le sang.  Un nombre croissant de Canadiens sont affectés par une insuffisance cardiaque et cette condition représente non seulement une cause majeure de perte de qualité de vie des patients, mais aussi un énorme fardeau pour le système de santé (3 milliards de dollars annuellement).

La médecine moderne est sans doute sans égale pour traiter les événements aigus qui mettent soudainement la vie d’une personne en danger, comme un infarctus, et il faut se féliciter des progrès qui ont été réalisés en ce sens.  Il faut cependant réaliser que son efficacité est beaucoup plus limitée face aux maladies chroniques qui se développent insidieusement pendant plusieurs décennies, et que la seule façon réaliste de diminuer significativement le fardeau des maladies cardiovasculaires est d’empêcher leur développement à la source.   Et cette prévention est tout à fait possible, car il est maintenant clairement établi qu’environ 80 % de l’ensemble des maladies cardiovasculaires peuvent être évités ou grandement retardés à l’aide de modifications très simples de notre mode de vie : une alimentation riche en végétaux, l’activité physique régulière, une consommation modérée d’alcool et l’absence de tabagisme.

 

 

 

 

L’aspirine pour la prévention primaire d’accidents cardiovasculaires : de nouveaux résultats décevants

L’aspirine pour la prévention primaire d’accidents cardiovasculaires : de nouveaux résultats décevants

Mis à jour le 18 septembre 2018

Il est bien établi que l’aspirine est bénéfique en prévention secondaire, c’est-à-dire pour les patients qui ont déjà subi un infarctus du myocarde ou un accident vasculaire cérébral (AVC) ou qui souffrent d’une maladie telle l’angine, le syndrome coronarien aigu, l’ischémie myocardique et pour ceux qui ont subi un pontage aorto-coronarien ou une angioplastie coronaire (voir notre article sur le sujet). On a pensé que l’aspirine pourrait aussi être bénéfique en prévention primaire, c’est-à-dire pour prévenir les accidents cardiovasculaires chez les personnes qui n’en ont jamais eu, mais qui sont néanmoins à risque. Depuis quelques dizaines d’années, l’aspirine est utilisée à faible dose pour prévenir l’infarctus du myocarde et les AVC ; or une étude récente indique que ce médicament ne permet pas de prévenir un premier infarctus ou AVC chez des personnes qui avaient un risque cardiovasculaire modéré. Dans une autre étude, cette fois auprès de personnes atteintes du diabète de type 2, la prise d’aspirine a diminué modestement le risque d’accident cardiovasculaire, mais avec un risque accru de saignement grave.

Prévention primaire chez des personnes à risque modéré
L’aspirine à faible dose (100 mg/jour) ne prévient pas une première crise cardiaque ou un premier AVC chez des personnes à risque modéré de développer une maladie cardiovasculaire selon l’étude ARRIVE (Aspirin to Reduce Risk of Initial Vascular Events) publiée dans The Lancet en août 2018. L’aspirine a été testée en prévention primaire sur une durée moyenne de 5 ans, auprès de 12 546 personnes vivant au Royaume-Uni, en Pologne, en Allemagne, en Italie, en Irlande, en Espagne et aux États-Unis. Durant ces années, les personnes qui ont pris 100 mg d’aspirine quotidiennement n’ont pas eu significativement moins d’événements vasculaires que les personnes qui ont pris un placebo [269 participants (4,3 %) vs 281 (4,5 %) ; p=0.6038]. Il y a eu moins d’événements vasculaires qu’anticipés dans cette étude, ce qui suggère que les participants avaient un faible risque cardiovasculaire plutôt qu’un risque modéré. Les saignements gastro-intestinaux, peu graves pour la plupart, ont été significativement plus nombreux dans le groupe qui a pris de l’aspirine que dans le groupe placebo [61 participants (0,97 %) vs 29 (0,46 %) ; p=0007].

Les auteurs de l’étude ARRIVE concluent que « l’utilisation de l’aspirine est une décision qui devrait impliquer une discussion approfondie entre le médecin et son patient, étant donné la nécessité de soupeser les possibles avantages pour la prévention d’accidents cardiovasculaires contre les risques de saignement, les préférences des patients, le coût, et d’autres facteurs. Les données des dernières études doivent être interprétées et utilisées dans le contexte d’autres études publiées précédemment, qui ont tendance à montrer une réduction des infarctus du myocarde principalement, avec moins d’effet sur les AVC. »

Prévention primaire chez des personnes atteintes de diabète
L’aspirine a été testée en prévention primaire auprès de 15 480 personnes atteintes de diabète de type 2 et qui sont par conséquent davantage à risque de développer une maladie cardiovasculaire ou d’en mourir. Durant les 7 années de l’étude randomisée, les personnes qui ont pris 100 mg d’aspirine quotidiennement ont eu significativement moins d’événements vasculaires graves que celles qui ont pris un placebo [658 participants (8,5 %) vs 743 (9,6 %)]. Par contre, les saignements majeurs ont été plus nombreux dans le groupe qui a pris de l’aspirine que dans le groupe placebo [314 participants (4,1 %) vs 245 (3,2 %)]. Il n’y a eu aucune différence significative entre le groupe qui a pris de l’aspirine et le groupe placebo pour l’incidence de cancer gastro-intestinal [157 participants (2,0 %) vs 158 (2,0 %)] ou de tout type de cancer [897 participants (11,6 %) vs 887 (11,5 %)]. Les auteurs de cette étude concluent que les bénéfices de l’aspirine pour les personnes diabétiques sont largement contrebalancés par le risque de saignement.

Aspirine en prévention chez les personnes âgées
Les effets de la prise quotidienne d’aspirine à faible dose ont été évalués spécifiquement chez les personnes âgées dans l’étude ASPREE (Aspirin in Reducing Events in the Elderly), dont les résultats ont été publiés sous forme de trois articles dans le New England Journal Of Medecine (voir ici, ici, et ici). 19 114 Australiens et Américains âgés de 70 ans ou plus qui n’avaient pas de maladie cardiovasculaire, de démence ou d’incapacité physique ont été enrôlés. Les participants ont été assignés au hasard a prendre quotidiennement un comprimé de 100 mg d’aspirine à enrobage entérique ou un comprimé placebo durant 5 ans. Le critère d’évaluation principal était un critère composite incluant la mort, la démence et une incapacité physique persistante. Les critères d’évaluation secondaires incluaient l’hémorragie grave et les maladies cardiovasculaires (infarctus du myocarde non mortel, maladie coronarienne mortelle, AVC mortel ou non, hospitalisation pour insuffisance cardiaque).

L’aspirine n’a pas prolongé la survie sans incapacité chez les personnes âgées et n’a pas diminué le risque de maladie cardiovasculaire, mais elle a augmenté le taux de saignements graves en comparaison avec le placebo. Le taux composite de mortalité, démence et incapacité physique persistante était de 21,5 et 21,2 événements par 1000 personnes-années dans le groupe qui a pris de l’aspirine et dans le groupe placebo, respectivement. Les taux d’événements cardiovasculaires étaient de 10,7 et 11,3 événements par 1000 personnes-années dans le groupe qui a pris de l’aspirine et dans le groupe placebo, respectivement. Le taux de saignements graves était significativement plus élevé (P<0,001) dans le groupe qui a pris de l’aspirine (8,6 événements par 1000 personnes-années) que dans le groupe placebo (6,2 événements par 1000 personnes-années). Enfin, le taux de mortalité, toutes causes confondues, était plus élevé dans le groupe qui a pris de l’aspirine que dans le groupe qui a pris un placebo, un résultat attribuable principalement à des morts causées par le cancer. Puisqu’une hausse de la mortalité n’a pas été observée dans les études antérieures sur l’aspirine utilisée en prévention, ce résultat inattendu devrait être interprété avec prudence selon les auteurs.

 

 

Demeurer mince pour mieux contrôler sa pression artérielle

Demeurer mince pour mieux contrôler sa pression artérielle

Il est maintenant clairement établi que l’hypertension représente l’un des principaux facteurs de risque de maladies cardiovasculaires et compte pour une grande proportion des décès prématurés causés par ces maladies (AVC et infarctus).  Malheureusement, cet impact négatif n’est pas près de se résorber, car la proportion de personnes hypertendues a fortement augmenté au cours de 25 dernières années, avec environ 3,5 milliards d’adultes qui ont une pression systolique ≥115 mm Hg, dont 874 millions qui présentent une pression systolique ≥140 mm Hg. Une réduction de la pression artérielle à l’échelle de la population représente donc un objectif incontournable pour diminuer l’incidence des maladies cardiovasculaires et la mortalité associée à ces maladies.

Même si on a beaucoup mis d’emphase au cours des dernières années sur l’importance de diminuer la consommation de sodium pour contrôler la pression artérielle (voir notre article sur ce sujet), trop peu de personnes savent que le poids corporel représente également un important facteur de risque d’hypertension.  Plusieurs études (ici et ici, par exemple) ont en effet clairement montré qu’une hausse de l’indice de masse corporelle est étroitement associée à une augmentation des pressions artérielles systolique et diastolique, un lien particulièrement frappant chez les personnes obèses. Par exemple, il a été observé que chez les femmes qui présentaient un IMC supérieur à 29, la prévalence d’hypertension était de 2 à 6 fois plus élevée que chez celles qui étaient minces (IMC de 22 ou moins).  Cette association semble causale, car une perte de poids diminue significativement la pression artérielle.

Ce lien étroit entre le poids corporel et la pression artérielle est également bien illustré par les résultats d’une grande étude chinoise, réalisée auprès de 1,7 million d’adultes âgés de 35 à 80 ans. Dans cette étude, les chercheurs ont observé que pour chaque augmentation de 1 kg/m2(ce qui correspond à une unité de l’IMC), la pression artérielle augmente en moyenne de 1,3 mm de Hg chez les hommes et de 1,4 mm de Hg chez les femmes.  En pratique, cela signifie qu’une personne mince (IMC=20) qui présente une pression systolique normale (125 mm Hg, par exemple) verra cette pression passer à plus de 140 mm Hg si elle devient obèse (IMC= 30) et deviendra donc par le fait même hypertendue, avec les risques cardiovasculaires que cela implique. Dans le contexte de la Chine, cette hausse de la pression causée par le surpoids est particulièrement inquiétante, car on prévoit que le taux d’obésité des Chinois devrait augmenter en flèche d’ici 2025 (de 4 à 12 % chez les hommes et de 5 à 11 % chez les femmes) et ainsi considérablement aggraver l’incidence d’hypertension dans ce pays, déjà aux prises avec une forte proportion de la population qui présente une pression artérielle élevée.

La hausse marquée de la pression artérielle représente donc un autre exemple des effets négatifs du surpoids, et plus particulièrement de l’obésité, sur la santé.  Curieusement, au lieu de réagir et de tout mettre en œuvre pour endiguer ce phénomène, notre société semble résignée face à cette explosion d’obésité, un peu comme s’il s’agissait d’une nouvelle « tendance » avec laquelle nous n’avons pas le choix de composer et qu’il est préférable d’ignorer de peur de stigmatiser les personnes en surpoids (body shaming).  Pourtant, l’excès de graisse n’est absolument pas un problème esthétique, mais bel et bien de santé, car il s’agit d’un important facteur de risque de l’ensemble les maladies chroniques qui touchent de plein fouet la population, que ce soit le diabète de type 2, les maladies cardiovasculaires, plusieurs types de cancers ou encore la maladie d’Alzheimer.